20. Entretien – Après Fukushima, catastrophe nucléaire majeure…

Monsieur Yoshida Michio, Université de Kumamoto – JANSI, Tokyo.

Fukushima est une catastrophe nucléaire majeure. De nombreuses dissimulations et autant de mensonges ont ralenti voire empêché les Japonais de prendre la juste mesure de la situation, avant que des éléments de vérité ne permettent à l’opinion publique de franchir le point de non-retour de la colère sociale. Le Japon, pays pourtant réputé – à tort ? – dépolitisé, s’est réveillé : manifestations, mobilisations sociales, opérations coup de poing, pamphlets, critiques, cris, colère… L’opposition parfois violente au nucléaire a réveillé la combativité de tout un peuple. Résultat : en quelques semaines, un gouvernement est tombé, de puissants leaders ont été limogés, et l’ensemble du parc nucléaire – 54 réacteurs – a été mis à l’arrêt pour une durée indéterminée. Les conséquences ont été radicales, tant au niveau économique que politique ou social : le pays a perdu du jour au lendemain environ 30 % de son énergie électrique ; la gauche, malgré sa victoire historique en 2009 après 50 ans de domination de la droite, a été écartée du pouvoir – sans doute pour longtemps ; des modes de vie alternatifs sont apparus un peu partout dans l’archipel – comme le courant de la slow life ; des mouvements migratoires sont progressivement apparus entre le nord et le sud, officiellement pour des raisons familiales ou professionnelles – officieusement pour fuir le nuage radioactif puis les risques plus diffus de contamination. Retour sur le scénario difficile d’une catastrophe inévitable.

Le 11 mars 2011 à 14h46, un séisme d’une magnitude inédite de 9,1 secoue le Tohoku – la région nord du Japon et de son île principale, Honshu. Une cinquantaine de minutes plus tard, un raz de marée ayant atteint par endroits jusqu’à 30 mètres de haut s’abat sur la côte Est, le Sanriku. La centrale nucléaire de Fukushima, construite sur le littoral pour faciliter son refroidissement, est violemment touchée par les deux aléas naturels. On a dans un premier temps eu l’impression que les procédures de secours fonctionnaient bien – arrêt automatique des réacteurs, résistance des structures de béton armé, enclenchement des groupes électrogènes de secours… En réalité, les Japonais ont appris dans plusieurs rapports successifs publiés parfois des années après la catastrophe qu’aucune mesure de sécurité n’aura correctement fonctionné du début du séisme jusqu’à l’explosion spectaculaire du réacteur numéro 3 et l’entrée en fusion des cœurs des réacteurs n°1, 2 et 3 ainsi que celle des assemblages des combustibles usés entreposés dans les piscines des réacteurs 1 à 4.

Le véritable scénario ayant mené à la catastrophe se serait joué en deux actes. Dans un premier temps, le séisme a détruit les sources d’alimentation externe fournissant la centrale en électricité, entraînant l’allumage des groupes électrogènes diesel de secours, qui se sont effectivement mis correctement en marche. On a longtemps cru que les dégâts, à ce stade, s’étaient arrêtés là. Or, un rapport international pointe le fait qu’à 15h, soit un-quart d’heure après la fin des secousses, la centrale avait déjà libéré entre 12 et 18 exabecquerels de xénon 133, soit le double du dégagement de Tchernobyl – remettant en question la qualité de la résistance des coffrages en béton. Dans un second temps, le raz-de-marée – dépassant de 10 mètres le niveau de référence selon lequel la centrale avait été conçue – a détruit les prises d’eau en mer permettant de refroidissement des réacteurs, les groupes électrogènes de secours, ainsi que le système d’ultime secours qui assure la circulation de l’eau contenue dans les tores. Vers 15h30 environ ce jour-là, il n’existait plus aucun moyen de refroidir les réacteurs.

Sans possibilité de refroidissement, la température des réacteurs et des piscines de stockage a augmenté. Au-delà des seuils critiques, le combustible s’est mis à fondre. L’entreprise gérant la centrale, TEPCO, a alors procédé à plusieurs dépressurisations, retransmises en direct à la télévision japonaise, pour faire baisser la pression dans les réacteurs, rejetant volontairement des produits radioactifs dans l’atmosphère. L’opération n’a pas empêché que ne se produise, le 12 mars à 15h36, une forte explosion dans le bâtiment du réacteur n°1. Le 14 mars, à 11h01, le réacteur N°3 explose à son tour, suivit le 15 mars à 6h06, par une troisième explosion dans le réacteur n°2, et un incendie majeur dans le n°4. Ces divers événements ont relâché des quantités massives d’effluents radioactifs sous la forme de gaz. Les prises d’eau de mer improvisées en catastrophe par TEPCO pour refroidir les réacteurs et les piscines ont libéré dans l’océan Pacifique des quantités encore plus importantes d’effluents contaminés sous forme liquide. Malgré les efforts mis en œuvre, les cœurs des réacteurs sont entrés en fusion, et ce bien plus tôt que les communications de TEPCO ne l’avaient annoncé : le cœur du réacteur n°1 aurait fondu à peine 3h après le séisme, et aurait percé sa cuve 2h plus tard, imité deux-trois jours après par les réacteurs 2 et 3. Enfin, l’enfoncement partielle du réacteur n°3 dans le sol – via la production de corium – a sans doute provoqué une contamination des nappes phréatiques du sous-sol communiquant avec l’océan : une partie des matériaux des réacteurs auraient alors été pris en charge par les courants marins…

Entre le 11 mars, début du scénario catastrophe, et la fin du mois, le PDG de TEPCO n’aura fait aucune déclaration publique. Entre temps, le 15 mars, le premier ministre de l’époque, Naoto KAN, a disposé de 48h pour savoir s’il allait devoir évacuer les 35 millions d’habitants de Tokyo. Le manque de communication, la défaillance technique de nombreux systèmes, la vétusté de la centrale, les dissimulations et les mensonges de TEPCO, l’incompétence de nombreux acteurs, ont permis à un aléa naturel majeur de conduire à la catastrophe industrielle sans doute la plus importante – et l’une des plus meurtrières à long terme – jamais vécue par une société humaine à ce jour. La question se pose alors : que vont devenir les territoires du nord ? Que va devenir la filière du nucléaire nippon ? Que vont devenir les Japonais ?

C’est pour répondre à ces questions que le Professeur Michio Yoshida, de l’Université de Kumamoto, accepte de me rencontrer dans les bureaux tokyoïtes du JANSI – la Japan Nuclear Safety Institute. Le professeur est membre de la faculté d’éducation et pédagogie de son université – aucun lien avec le nucléaire en somme – mais collabore également avec les employés haut-placés chargés de l’épineux sujet de la sûreté nucléaire dans un contexte post-Fukushima. Nous nous retrouvons au dernier étage de la tour impénétrable du JANSI. Après de brèves présentations cordiales, le professeur nous conduit au 13ème étage, où nous attendent cinq collaborateurs dans une salle à l’accès protégé par une enfilade de portes sécurisées.

Le professeur Yoshida est un ancien étudiant de Jiyuji Misumi-sensei, l’un des fondateurs de la sécurité nucléaire civile au Japon. A cette époque de guerre froide, le développement du nucléaire civil faisait partie d’un plan plus vaste de renforcement de la sécurité nationale. Le dossier du nucléaire était toutefois loin d’être consensuel : le Japon venait à peine de se remettre de la destruction de Hiroshima et Nagasaki par les deux seules bombes nucléaires de l’histoire à avoir été utilisées sur des populations humaines. Pourtant, en une dizaine d’années, la bataille de l’opinion était gagnée par les pro-nucléaires, malgré le traumatisme, les victimes encore en vie, l’instabilité sismique du pays…

Qu’est-ce qui a permis cette transformation rapide des esprits ? Un puissant travail de lobby et de communication, avec l’aide des médias et d’hommes politiques puissants (comme Shôriki Matsutarô, ancien criminel de guerre et PDG de la Nippon Terebi – chaîne de télévision japonaise), et, plus discret mais plus efficace sans doute, l’aide d’entreprises d’animation – comme Disney qui réalise, dans les années 1950, le court métrage « Our friend the Atom« , diffusé par la Nippon Terebi justement – ou de l’industrie de la bande dessinée japonaise, les mangas – on peut citer, entre autres, Astroboy le petit robot (Tetsuwan Atomu en version originale), personnage charismatique très apprécié des enfants, qui jouit d’une puissance quasi-illimitée grâce et l’énergie nucléaire, ou encore Doraemon, qui fonctionne lui aussi à l’énergie atomique.

Misumi-sensei participe dans les années 1960 au développement des thèmes de la sécurité nucléaire. Après 30 ans de travail, il est devenu par la suite le premier directeur de l’INNS (Institute for nuclear safety and system, fondé par l’entreprise électrique Kansai power company en 1992). La spécialité du professeur Misumi était les facteurs humains dans les systèmes de sécurité. Il était très reconnu aux Etats-Unis, et ses recherches lui avaient même valu un prix spécial. Il a publié une synthèse de ses travaux en 1998, quatre ans avant sa mort, sous le titre de Nuclear Safety: A Human Factors Perspective. En tant qu’ancien étudiant de cet illustre chercheur, le professeur Yoshida a par la suite suivi ses traces dans l’analyse des facteurs humains – justifiant son implication dans les activités du JANSI.

Les raisons officielles du développement du nucléaire au Japon sont économiques. La déclaration du président américain Eisenhower, connue sous le titre Atom for Peace (l’atome pour la paix) constitue le point de départ de la promotion du nucléaire civil. Le Japon, présenté – à tort – comme un pays sans ressources, voit dans le nucléaire un moyen d’assurer son indépendance énergétique, sentiment qui se renforce dans les années 1970 avec les chocs pétroliers. Par ailleurs, au sortir de la guerre, le pays, ruiné et détruit, a trouvé avec l’énergie nucléaire un moyen de lancer une ambitieuse politique industrielle et énergétique, conduisant à l’inauguration en 1966 de la première centrale du pays à Tokai – faisant de la région l’un des principaux centres de recherche sur le nucléaire, où l’on trouve, par exemple, le célèbre Institut de Recherche sur l’Energie Atomique Japonais (JAERI).

Pour le professeur Yoshida, la faible résistance des Japonais à l’introduction du nucléaire sur l’archipel s’explique par leur curiosité naturelle à tout ce qui est nouveau et vient de l’étranger, comme Halloween, ou Noël – curieuse comparaison. Des travaux en sciences humaines et en sciences politiques sont, depuis, revenus sur cette vision simpliste voire raciste qui feraient du Japonais l’idiot curieux sans recul critique. Sur cette question difficile de la critique du nucléaire, Fukushima a changé un peu la donne. Les Japonais, d’après le professeur, n’en parlent pas beaucoup car ils n’en ont pas vraiment l’occasion. Pourtant, « il n’existe pas de tabou sur le sujet » dit-il. Et d’ajouter : « Il n’y a pas de nécessité pour les Japonais d’en discuter ». Il reconnait toutefois que les publicités sur la sécurité de l’énergie atomique que l’on pouvait voir à la télévision avant la catastrophe de Fukushima ont complètement disparu depuis. Les filières académiques ont également du mal à attirer des étudiants : le pays dans son ensemble connaît une crise des vocations dans le nucléaire.

La pénurie des étudiants puis des salariés entraîne une rupture du cycle de transmission des compétences et des savoirs, hypothéquant l’autonomie nationale de la filière à moyen et long terme. Le problème des connaissances et des savoir-faire ne s’arrête pas là. Avec le vieillissement de la population, les experts partent progressivement à la retraite, voire décèdent : la crise des vocations générée par Fukushima tombe à un moment démographiquement sensible qui accentue le problème. Pire, l’arrêt complet de toutes les centrales du pays s’est produit au moment du départ massif à la retraite d’employés séniors : le transfert des connaissances techniques de gestion des centrales n’a donc pas pu s’opérer, ce qui est un véritable souci dans le cas de leur remise en route. C’est pour répondre en partie à cet enjeu que le Professeur Yoshida a dû mettre en place un programme d’e-learning (formation à distance) dès avril 2013.

Pour le Professeur, Fukushima constitue, enfin, un tournant majeur dans la sécurité nucléaire. Auparavant, les risques pris en compte dans les plans de prévention et de protection des centrales étaient essentiellement internes aux installations. Depuis la catastrophe, les ingénieurs ont réévalué les risques externes. Par ailleurs, l’opinion publique est très divisée, et pas forcément très rationnelle sur la question du devenir du nucléaire japonais. Une majorité silencieuse seraient ainsi pour l’arrêt des centrales sur le long-terme, mais souhaiterait leur remise en marche sur le court-terme. Ce n’est là toutefois qu’une évaluation personnelle de la part des employés du JANSI présent autour du professeur Yoshida. Tous, dans la pièce, espèrent que le Premier ministre actuel, Abe Shinzô, pourra faire repartir le parc – certaines centrales ont, depuis, été réactivées : deux à ce jour. La question déchire régulièrement l’opinion publique.

Fukushima a laissé des traces vives et douloureuses dans la société japonaise. Personne ne veut vraiment entendre les victimes qui ont été forcées de quitter la zone évacuée et classée inhabitable autour de la centrale détruite. Les solutions de relogement temporaire sont devenues durables malgré leur précarité. L’autocensure est également importante : certains médias parlent de « bâillons de la restriction volontaire ». Des politiques ont qualifié la catastrophe de châtiment divin, comme l’ancien maire ultra-conservateur de Tokyo, Yukio Ishihara – référence qui avait aussi alimenté dans les années d’après-guerre la symbolique autour de Gozilla. Enfin, la mafia, via les yakuzas, a gagné en pouvoir et en poids au sein de la société japonaise grâce à son implication non seulement dans la reconstruction des territoires du nord mais aussi dans la gestion de la centrale, expliquant aussi par-là les erreurs et la très grande opacité des opérations. Le débat est donc d’une virulence extrême – à la hauteur de l’extrême de la catastrophe, et des cicatrices de Fukushima.

Publicités

19. Entretien – Le Japon : des robots et des hommes

Ken Tomiyama, enseignant-chercheur – Future Robotics Technology Center, Institut Technologique de Chiba.

Le Japon est un pays de robots. On en trouve absolument partout : dans les mangas, dans les animés, dans les clips vidéo de la J-pop, dans les films, dans les rues, les halls d’accueil des hôtels, des restaurants, des gares, des banques, et même tenant la réplique dans certaines pièces de théâtre ou présentant le journal télévisé. Leurs apparences sont toutes aussi variées que leurs usages : des humanoïdes, des robots animaux, des designs futuristes, des grands, des petits, voire des formats minuscules… Il y en a pour tous les goûts. Assurément, le Japon est un pays qui semble très en avance dans la recherche et le développement sur la robotique de pointe et ses applications sociales. La décroissance de la population, son vieillissement ou la perte de lien affectif dans des métropoles où l’on vit de plus-en-plus seul sont des arguments communément admis pour expliquer cette multiplication des robots dans l’archipel. Il existe néanmoins des causes plus culturelles. C’est pour discuter de ces sujets et de la spécificité de la trajectoire nippone que le professeur Ken Tomiyama – une sommité mondiale dans ce domaine, diplômé de l’Université de Californie à Los Angeles – a accepté de me recevoir dans son bureau, au dernier étage de l’institut technologique de Chiba – sans aucun doute le plus avancé du pays dans de nombreux domaines.

Arrivé sur place aux côtés de l’ancien poulain du Professeur, la brillante Minako Hosono, qui me guide gentiment, on ne peut qu’être impressionné par le campus de l’institut – neuf, vertical, parfaitement entretenu. Dans quel bureau hight tech se trouve le professeur Tomiyama ? Minako ouvre le pas : nous contournons les tours ultra-modernes, passons les laboratoires de chimie, nous enfonçons dans les entrailles de la prestigieuse institution, et arrivons devant le plus vieux, le plus miteux, le plus anodin des bâtiments des lieux : le discret et vétuste bâtiment n°8… Le quasi prix Nobel de robotique logerait-il là ? Pourtant, en arrivant au dernier petit huitième étage, nous entrons dans un laboratoire ultra moderne. Le professeur nous attend : un homme de taille moyenne, le visage très doux, les traits chaleureux, le regard particulièrement vif et intelligent. Derrière lui, un robot d’une trentaine de centimètre de haut.

Professeur, est-ce que le robot derrière vous est une de vos créations ?

Oui, c’est un MORPH-3 – pour « Morphology ». Un modèle un peu ancien, mais dont nous sommes particulièrement fiers, car à l’époque, il rassemblait quelques-unes des prouesses technologiques de notre institut. Son design est par ailleurs tout à fait original, car il a été réalisé en collaboration avec un artiste, Monsieur Yanaka, qui a aussi réalisé la pièce où nous nous trouvons, et son mobilier. C’est un peu une œuvre d’art industrielle et technologique ! On le comprend immédiatement quand on le décortique : tous les circuits électriques sont blancs – normalement les différents fils sont colorés en fonction de leur rôle. C’était une lubie d’artiste de la part de Monsieur Yanaka, qui trouvait le blanc plus esthétique – mais un vrai casse-tête pour les ingénieurs qui ont l’habitude de travailler avec des codes couleurs.

Il est petit et mignon, mais à quoi sert-il ?

Il peut marcher et déplacer des objets. Il imite les mouvements du corps humain. C’est quelque chose de très difficile à faire, car un corps de chair et de sang est extrêmement complexe. Si on prend un bras par exemple, il existe une multitude de mouvements rendus possibles par les articulations et les muscles. Pour les recréer, nous sommes obligés de les analyser et de les restituer sous la forme de ce que l’on appelle des « libertés » – des possibilités de mouvement – qui sont commandées par des retors : une liberté nécessite deux à trois petits moteurs. Pour un bras, il faut au moins sept libertés ne serait-ce que pour effectuer le déplacement d’un verre à vin d’une table à une bouche. Notre MORPH-3 est capable non seulement d’imiter ces mouvements avec une grande fluidité, mais est en plus constitués de composants miniaturisés – obligatoire vue sa taille.

A partir de quand le Japon s’est-il intéressé à ce point aux robots ?

Pour le monde de la robotique japonaise, la date à l’origine de tout est 1996, lorsque Honda – l’entreprise automobile – a présenté son robot P-2 (P pour « prototype »). P-2 n’était pas le premier robot que l’on voyait, loin de là. Par ailleurs, il n’avait qu’une seule fonction : la marche, ce qui peut paraître bien pauvre. Mais pour la première fois de l’histoire, cette marche était parfaitement fluide et proche de la marche humaine. Imiter la marche est quelque chose d’incroyablement difficile. Jusqu’à cette date, les robots pratiquaient une marche dite « statique », c’est-à-dire lente et stable, dans laquelle chaque mouvement est fait l’un après l’autre pour éviter de créer des déséquilibres qui entraîneraient la chute du robot. P-2 pratiquait une marche dite « dynamique » : il avançait rapidement, ce qui suppose qu’il maîtrisait les intervalles de déséquilibre inhérents au déplacement du corps humain, prouesse rendue possible par un gigantesque travail non seulement sur les libertés des jambes, du bassin et du dos, mais aussi sur le déplacement du centre de gravité dans l’espace. A partir de là, toutes les équipes du Japon se sont lancées dans une émulation collective à qui fera toujours mieux, car Honda avait montré, en franchissant le cap de la marche dynamique, que l’aventure était possible et les technologies disponibles. Tout n’était plus qu’une question de savoir-faire – enfin, pas seulement, mais c’était le sentiment.

C’est à partir de là que vous avez développé vos propres robots ?

Non, nous avions déjà dans les années 1990 des modèles plus anciens – les MK. Après le P-2 de Honda, qui avait nécessité dix ans de recherche, un million d’euros par an, et avait mobilisé cinq des plus grands ingénieurs en robotique de l’époque – nous avons sorti notre MK-3. C’était en 1997-1998. Ensuite, dans les années 2000, nous sommes passé au modèle MORPH, dont le prototype 3 est derrière moi. A présent, nous avons d’autres projets, mais ils sont encore secrets, je ne peux rien en dire… Je peux juste dévoiler le fait qu’ils seront liés aux questions des nouvelles mobilités individuelles.

Est-ce que la robotique est très liée à la mobilité ? Car Honda est une entreprise de voiture à la base…

Non, c’est un hasard je pense. Le fondateur de Honda, monsieur Soichiro Honda, est un rêveur touche-à-tout – un peu comme Elon Musk, le PDG de Tesla Motors. C’est lui qui a développé la technologie CVCC. Il est très impliqué aussi dans la formule 1, dans le développement de l’aéronautique avec en particulier des jets privés… Ce sont des gens comme lui qui ont débuté l’aventure de la robotique, par défi et goût de l’innovation. Les implications sociales, industrielles ou économiques sont venues très largement après. C’est un peu la même chose dans mon laboratoire, comme dans beaucoup d’autres au Japon et dans le monde. On pense d’abord à relever des défis technologiques ! Par exemple cette année, mes étudiants participent à un concours de robots aux Etats-Unis. Il y a plus de 200 équipes venant du monde entier. L’objectif est de mettre au point un robot capable d’empiler des caisses sur une hauteur plus élevée que sa propre taille, ce qui suppose de trouver un moyen de l’étirer – encore un enjeu en termes d’équilibre. Le robot de mon équipe s’appelle « Sakura Tempesta » – la « tempête de fleurs de cerisier », très manga pop n’est-ce pas ? La finale aura lieu à Detroit et à Hawaï.

Detroit, la capitale de Ford, encore une terre de l’automobile…

C’est exact… A la réflexion, il existe bien en effet un lien entre la robotique et les constructeurs automobiles : c’est le pétrole ! D’une part, ce sont des entreprises qui ont beaucoup de moyens financiers et qui peuvent donc investir dans la recherche en robotique. Ce sont aussi des entreprises qui réfléchissent sur les modèles économiques de l’après pétrole. Nous nous intéressons nous-même à un modèle inspiré des fauteuils roulants et des robots. Il s’agit de penser à une nouvelle forme de mobilité pour tout le monde.

Parlez-vous encore de robot dans ce cas ?

Il est très important de bien définir ce que l’on entend par là. Pour moi, ce qui fait un robot ce n’est pas son apparence physique, mais c’est son utilité et son fonctionnement. Un robot doit être un outil utile et intelligent. Il doit penser, ressentir et bouger – sans quoi on ne parle que de machine. Cela suppose que le robot dispose de moteur et de retors pour se mouvoir, mais aussi de capteurs qui lui permettent de mesurer et d’appréhender son environnement et de micro-processeur pour analyser et décider. A cela, il faut ajouter des capteurs internes, qui gèrent le courant envoyé dans les moteurs pour proportionner les mouvements à l’action choisie. Les capteurs internes sont la partie la plus technique et la plus importante du circuit électrique actuel des robots. Ainsi, à partir du moment où l’on couple une unité centrale ou un processeur, des capteurs (internes et externes) et des moteurs, on a un robot. Ce peut donc être une voiture intelligente, un humanoïde, un drone…

Les usages et les déclinaisons pourront donc être quasi-infinis…

            Oui, les robots sont amenés à s’immiscer partout, en particulier pour des tâches dangereuses ou dans des environnements hostiles à l’homme. C’est le cas de la centrale nucléaire de Fukushima par exemple. Les robots utilisés dans les cœurs des réacteurs doivent être équipés de capteurs spéciaux comme ceux mesurant la radiation, la chaleur, en plus des caméras (qui sont aussi des capteurs, visuels), des capteurs de distance…

Quid du mythe du robot à forme humaine dans ce cas ?

            Je pense qu’avec la généralisation des robots, le vocable va changer. Les robots actuels vont se fondre dans la grande famille de la robotique, et, aux yeux du grand public, le terme « robot » va de plus en plus référer aux morphologies humanoïdes. Mime, par exemple, aussi appelé « Future dream« , est un robot humanoïde qui danse et qui chante. Nous lui avons donné le visage d’une de mes anciennes étudiantes – une jeune femme brillante et d’une grande humanité, très aimée de ses cadets qu’elle savait conseiller et guider – qui a été tuée par une voiture alors qu’elle rentrait chez elle à vélo, aux Etats-Unis, il y a quelques années. Mime est un hommage à sa gentillesse et à son intelligence.

            Il y a toutefois une certaine résistance à l’apparence humaine des robots : les humanoïdes fascinent à un certain seuil de ressemblance avec nous, puis effraient la plupart des gens lorsque ce seuil est dépassé, avant de rencontrer de nouveau un avis favorable lorsque la distinction physique n’existe quasiment plus avec les êtres humains. On appelle ce phénomène « Ucanny Valley ».

Ca c’est pour l’apparence physique, mais qu’en est-il de l’apparence « psychologique » ? Qu’est-ce qui distingue le robot humanoïde de l’homme ?

En Chine ancienne, on distinguait trois qualités essentielles propres à l’être humain : l’intelligence, l’émotion, et la volonté. L’intelligence est un élément nécessaire aux interactions avec l’environnement, et la recherche mondiale maîtrise déjà l’intelligence artificielle. Les émotions sont nécessaires dans les interactions sociales, et leurs débouchés sont cruciaux pour les secteurs comme le soin à la personne par exemple. Nous travaillons donc actuellement sur les émotions virtuelles : c’est la nouvelle frontière de la recherche mondiale – on ne la trouve pas qu’au Japon. La question se pose en revanche concernant la volonté. Que se passerait-il si nous développions des robots doués d’intelligence (artificielle), d’émotions (virtuelles) et de volonté propre ? Non seulement nous sortirions des trois lois de la robotique énoncées par Asimov, mais nous créerions de fait une nouvelle espèce, avec sa propre éthique, sa propre morale, sa propre perception du bien et du mal, sa propre vision du monde, et une conscience indépendante de ses propres intérêts – y compris ses intérêts vitaux. Les robots cesseraient d’être des outils et constitueraient alors une écologie concurrente à la nôtre – et nous savons que les lois de l’évolution impliquent la confrontation de deux écologies dans le cas de leur mise en contact et la disparition, à terme, de la moins adaptée. C’est un risque que je me refuse de prendre – et avec moi, de très nombreux chercheurs et ingénieurs en robotiques.

            La limite éthique en robotique est donc le travail sur la volonté consciente. Mais depuis le début de l’histoire de ce champ d’étude, c’est le défi technologique qui motive les avancées : il arrivera très certainement un jour où une équipe, par défis, se lancera dans la recherche sur la volonté artificielle, et ce jour-là, j’espère ne plus être vivant pour voir les dégâts que cette « avancée » génèrera sur les sociétés humaines.

Pour finir, qu’est-ce qui, selon vous, distingue les robots japonais des robots des autres pays ?

Il y a de nombreuses différences, mais je peux en citer trois : deux touchent la philosophie (l’existentialisme d’une part, l’éthique et la morale de l’autre, radicalement différentes entre l’Occident et l’Orient) et une concerne la religion (le Japon est polythéiste, avec le shintô, et ne croit pas en un dieu unique). Mais on peut aussi parler des rapports à la technologie, les interactions sociales – culturelles, par nature – ou encore les dynamiques démographiques… Chaque contexte culturel produit des robots et des usages foncièrement différents. Un capteur est un capteur, mais la façon dont on s’en sert dépend de très nombreux facteurs, et c’est encore plus vrai avec un robot qui possède des centaines de capteurs. La façon dont on appréhende l’identité et l’individu est, enfin, opposée en Asie et en Europe : l’identité artificielle que les équipes japonaises et européennes sont en train de construire pour les robots sera donc très dissemblable. En Asie, l’identité d’un individu dépend de son insertion au collectif : ce sera sans doute le cas pour celle des robots du futur.

 

18. Entretien – Être une artiste de la J-pop

Ippongi Bang, mangaka (dessinatrice de BD japonaise) et cosplayeuse – Tokyo

La culture pop participe grandement du rayonnement culturel du Japon, et connait un vif succès international, en particulier chez les jeunes. Elle possède même un nom : la J-pop. Au tournant des années 1990, de nombreuses émissions françaises l’ont popularisée : moins chers que les productions françaises ou européennes, plus abondants, les produits médias nippons inondent alors les écrans occidentaux : jeux vidéo, dessins animés, séries, boys bands, et, bien entendu, BD – les fameux mangas. Leur exportation n’a fait que se renforcer au cours des années 2000 et 2010, si bien que le nombre de dessinateurs – les mangaka – a fortement crû. La notoriété de certains n’a rien à envier aux réalisateurs de cinéma ou aux stars de la musique, en France en particulier où le manga représente le deuxième marché de la planète hors Japon après celui des USA.

Ippongi-san fait justement partie de cet univers singulier ultra-créatif. Un peu moins connue que certains de ses confrères comme Akira Toriyama (Dragon Ball), Masashi Kishimoto (Naruto), ou Jirô Taniguchi (Le promeneur solitaire, Quartier Lointain…), Ippongi-san déplace néanmoins régulièrement les foules lors de ses séances de dédicace ou de ses shows de cosplay – l’art du déguisement qui consiste à reproduire les traits et les tenues des personnages imaginaires de la J-pop. Ippongi-san est en effet l’une des cosplayeuses les plus célèbres du pays. C’est à Mizonokuchi, dans la banlieue ouest de Tokyo, que je la retrouve. T-shirt bariolé, pantalon large et mise fluo, le ton est donné : Ippongi-san est une originale, à la fois négligée et sexy – malgré la cinquantaine, on lui donnerait 22-23 ans. Le décalage fait partie de son rôle espiègle qu’elle joue très sérieusement.

Ippongi-san, qu’est-ce qui vous a séduite dans le monde du manga ?

Petite, j’aimais déjà les bandes dessinées japonaises. A deux ans, je regardais Ge Ge Ge no Kitarô, un manga ultra-populaire de la fin des années 1950 par maître Shigeru Mizuki. Ce dernier s’est inspiré du monde des monstres et des esprits du folklore nippon – les yôkai – pour créer un univers amusant et enfantin adapté à tous les âges. Plus tard, je suis devenue une fan d’Osamu Tezuka – le père d’Astro Boy, le petit robot – et des mangas de boxe. Ma mère était contre, elle les trouvait trop vulgaires et trop violents, alors je me cachais pour en lire ou les regarder à la télévision – Ashita no Jô par exemple est l’un des plus célèbres. Les mangas qui sont adaptés à la télé sont souvent édulcorés par rapport à leur version papier, ça passait mieux à ses yeux. Je n’avais pas vraiment de goûts féminins à l’époque. Les mangas sont en effet très genrés : il y en a pour les jeunes garçons – les shônen – d’autres pour les jeunes filles – les shôjô. Certains sont pour les adultes – les seinen – d’autres plutôt pour les gay – les yayoi, mais ces derniers sont surtout lus par les jeunes filles friandes d’histoires d’amour entre hommes. A l’époque, j’étais surtout attirée par le genre shônen, au style plus masculin, plus cru, plus direct.

Vous êtes devenue pourtant une cosplayeuse très féminine…

Oui, c’est venu plus tard. Un jour que je m’étais déguisée en Lamu-chan – le personnage féminin d’un manga pour garçon très sexy aux formes généreuses et à la tenue légère – un de mes seins s’est malencontreusement échappé du corsage. Ça a fait le buzz à l’époque – c’était il y a plus de trente ans, au début des années 1980. L’incident m’a fait connaître d’abord un peu à mes dépends : les gens me reconnaissaient pour ce sein qui avait pointé le bout de son nez au mauvais moment… Mais j’en ai tiré parti. Ça a lancé ma carrière de cosplayeuse pro. Au même moment, je commençais mes activités de mangaka – c’était en 1982. J’ai toujours depuis mené les deux activités de front. A mes débuts, il y avait déjà beaucoup de dessinateurs mais nettement moins de cosplayeurs : le cosplay a donc d’abord mieux fonctionné, malgré mes premiers pas hasardeux. Les gens prenaient de nombreuses photos, je me prêtais au jeu avec plaisir. C’était nouveau pour tout le monde. J’ai dû prendre un semestre sabbatique en troisième année de fac de vétérinaire – j’ai toujours aimé les animaux, je voulais en faire mon métier à l’époque – pour répondre aux sollicitations professionnelles qui pleuvaient.

Quand je suis revenue à la fac pour finir mes études, je n’arrivais plus à tout concilier : j’ai dû faire le deuil de ma vocation première pour me consacrer entièrement au cosplay et à l’univers du manga – je dessine en revanche beaucoup d’animaux pour compenser, je tiens par exemple une chronique régulière dans un journal où je publie une planche humoristique sur mon fidèle compagnon : Mameshibako! Les gens aiment beaucoup suivre ces petites anecdotes amusantes sur sa vie de chien.

Quelles relations entretenez-vous avec votre public ?

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’y a pas que des otakus qui me suivent – les fanatiques de la J-pop et des jeux vidéo qui sortent peu de chez eux et supportent mal la société et le monde extérieur. Il y a bien entendu parfois des otakus agressifs, mais c’est très rare. Tout le monde aime le cosplay : le public est souvent familial, très jeune, mais pas que. Il y a une quinzaine d’années par exemple, j’ai été sollicitée par certains gouvernements locaux et municipaux qui m’ont demandé de faire du cosplay pour les enfants. Du coup, la palette de mes compétences ne cesse de s’élargir. C’est que je fais tout moi-même : les patrons des costumes que je découpe et couds moi-même, le maquillage, les accessoires… et puis pour maîtriser un personnage il faut aussi travailler l’attitude, l’expression, la façon de parler, de marcher, de se comporter, de réagir – y compris les pauses pour les photos. C’est Lamu-chan qui m’a rendue célèbre, mais j’incarne de très nombreux personnages qui n’ont parfois rien à voir les uns avec les autres : ceux de Gô Nagai (le père de Goldorak, un shônen), de Taki Miyake (plutôt ambiance romance et shôjô)…

Le contact avec le public est assez régulier. Auparavant, mon éditeur m’apportait les lettres que les lecteurs m’envoyaient à la maison d’édition une fois par mois. Je les lisais avec plaisir, mais je ne pouvais pas répondre à tout le monde, c’était absolument impossible ! A présent, tout se fait par mail, mais le problème reste le même : il m’en arrive tellement… Les gens sont compréhensifs heureusement, ils m’encouragent, me félicitent, sans forcément attendre de réponse et ne m’en veulent jamais de ne pas pouvoir leur en envoyer. Récemment, je reçois moins de messages et de courriers. Comme j’ai arrêté de publier dans les revues pour les enfants, et que ce sont surtout ces derniers qui aiment envoyer des petits messages accompagnés de leurs dessins ou de collages, ma boîte mail et ma boîte aux lettres soufflent un peu.

Vous êtes en effet très occupée, comment se passent vos journées et vos semaines ?

Quand j’étais plus jeune, j’organisais ma vie de façon anarchique : je travaillais pendant trois jours jusqu’à épuisement, puis je dormais deux jours, et je recommençais trois jours intensifs, sans tenir vraiment compte des semaines. Lorsque je suis devenue suffisamment célèbre, mon éditeur m’a envoyé des assistants pour m’aider et me seconder. Je pensais que j’allais pouvoir ralentir : grave erreur ! Ça a encore accéléré mon rythme, et surtout ça a accru la pression. Le maître – sensei, c’est moi – ne se repose jamais…! En une semaine j’arrivais à produire entre 8 et 16 pages. Mon mari a vu ma santé décliner : il a mis le holà et me force à prendre une pause par jour et à bien différencier ma vie privée de mon travail. J’ai également un chien de 16 ans qu’il faut sortir deux fois par jour, ça permet de faire une coupure et de reprendre ses esprits.

A présent, mes semaines sont régulières. Je consacre quatre jours de mon temps au manga et au cosplay, je passe deux jours dans une université où j’enseigne à de plus jeunes que moi les ficelles du métier, et un jour dans un lycée – une sorte de club.

Quels sont vos projets à présent ?

Le monde des mangaka a beaucoup évolué, celui des cosplayeurs aussi. Nous sommes plus nombreux, la précarité touche beaucoup d’artistes qui ne peuvent pas vivre de leur passion ni de leur art. Mais j’encourage les jeunes autour de moi à persévérer. De mon côté, je suis en train d’écrire un manga sur les catastrophes nucléaires. Ce projet est né à la suite de la catastrophe de Fukushima. Le 11 mars 2011, lorsque la centrale a explosé, les Ukrainiens, psychologiquement très touchés, on fait une minute de silence en hommage aux victimes. Les relations entre le Japon et l’Ukraine se sont alors réactivées : à la suite de Tchernobyl, les Japonais avaient en effet envoyé aux Ukrainiens de nombreuses informations sur les irradiations que le pays avait obtenues des études menées à Hiroshima et Nagasaki (les seules bombes nucléaires de l’histoire à avoir touché une population civile). En 2011, les Ukrainiens ont renvoyé aux Japonais la balle de la solidarité internationale que le Japon leur avait envoyée en 1986. Tout ça m’a vraiment émues et m’a décidé à faire quelque chose, à mon échelle. C’est ainsi qu’est né « Yôkoso Japari Kuni he« , aux éditions Comiczin. Littéralement, le titre signifie « Bienvenu au pays de Japari« , mais il a été traduit en anglais par « Les amis du Japon« . C’est en pensant à eux et à ces événements horribles autour du nucléaire que je l’ai dessiné.

Sur un ton plus léger, je souhaite me lancer de nouveaux défis, avec en particulier des personnages de cosplay que je n’ai jamais encore incarnés. J’aimerais bien tenter un personnage du manga « Roshutsuke« , de la catégorie des hentai – les mangas sexuels et érotiques. C’est un réel challenge ! Et puis, pour mes 60 ans (dans quelques années heureusement mais ça viendra plus vite que je ne le pense), je referai le cosplay de Lamu-chan, celle qui a lancé ma carrière et ma notoriété et à qui je dois (presque) tout.

 

17. Entretien – Prendre soin des déshérités et des laissés-pour-compte du système japonais

Madame Yukiko ITOI, professeure en anthropologie à l’Université Kyoritsu Joshi et membre de l’association Kaze no bâdo – Kotobuki, Yokohama

 

Lorsque l’on arrive au Japon pour la première fois, il est d’abord très difficile d’entrer en contact, voire tout simplement d’apercevoir, la misère et la détresse humaine, tant l’environnement physique et social paraît propre et soigné. C’est ignorer qu’au Japon, quand un composant disjoncte ou qu’un élément ne fonctionne plus, on le cache sous le tapi de l’indifférence collective, ou derrière l’envers coupable d’un décor superficiellement consensuel. A Tokyo, le tapi de la honte se nomme San’ya, sorte de cours des miracles des temps modernes où les laissés-pour-compte du système végètent. A Yokohama, les déshérités habitent Kotobuki. Il ne s’agit pas, pourtant, de lointaines périphéries inaccessibles comme pourrait l’être une banlieue française « sensible ». Non, il s’agit de mouroirs sociaux dans les hyper-centres urbains, à quelques ruelles des principaux centres-commerciaux et des vitrines triomphantes des réussites métropolitaines.

 

C’est justement à Kotobuki que je dois rencontrer Madame Itoi, professeure en anthropologie à l’Université pour femmes de Kyoritsu, qui œuvre bénévolement dans l’association de Kaze no bâdo – littéralement « l’oiseau du vent » – afin de porter assistance aux abîmés de la vie. Pour s’y rendre, il faut descendre à la station centrale de Yokohama, changer pour la ligne huppée du front de mer, passer Minato Mirai, s’arrêter à la gare de Ishikawacho, en sortir en suivant le flot de touristes se rendant à Chukagai – la ville chinoise et principal hot spot patrimonial du port – prendre à droite puis à gauche quelques rues anodines, et, deux-trois encablures plus loin, s’arrêter devant le premier hôtel à 1 500 yens – vétuste, populaire, bon marché. C’est là : les portes de Kotobuki. A partir de ce point précis que n’importe quel chaland inattentif passerait sans y prendre garde, s’ouvre le monde des journaliers, les précaires du système, ceux qui en ont été exclus en raison de légers retards mentaux, d’handicaps physiques, d’extractions sociales trop humbles, de l’isolement, de drames familiaux, de mésaventures qui pourraient arriver à tout un chacun mais qui sont tombées – hasard malheureux de la vie – sur eux, quand ils n’ont pas choisi eux-mêmes de rejeter un système dont ils ne voulaient plus – les « évaporés » du Japon, ces pères ou ces mères de famille qui disparaissent, désertent leurs foyers, fuient leurs proches, la pression de leur emploi, le remboursement d’emprunts parfois contractés auprès de la pègre, ou un monde dans lequel, pour quelque raison que ce soit, ils ne veulent plus vivre. Et au milieu d’un bestiaire social à la misère d’une incroyable inventivité, s’agitent bravement quelques associations, comme dans l’œil du cyclone, autour desquelles gravitent les naufragés d’un quotidien répétitif et difficile – c’est avec énergie et sans misérabilisme toutefois qu’œuvre Madame Itoi, petite femme au visage souriant, zigzagant avec adresse entre les foules, saluant régulièrement les passants qu’elle connaît bien, un chapeau de paille fiché sur sa tête généreuse, gage de sa simplicité.

 

Madame Itoi raconte. Concilier sa vie de chercheuse et son engagement à Kotobuki relève d’une entreprise quasi-impossible. Elle doit sans cesse sacrifier celle-là pour satisfaire les exigences de celui-ci. Il y a tant à faire à Kotobuki. La population est démunie, mais surtout, contre toute attente, elle vieillit. Il y a quinze ans encore, Kotobuki était le lieu où les entreprises et la mafia recrutaient la main d’œuvre journalière, peu chère et docile, nécessaire aux basses besognes de la société nippone qu’aucun Japonais « standard » n’accepterait de faire – l’économie de l’envers : chantiers immobiliers dangereux, transport de matériaux toxiques, « nettoyages » en tout genre – y compris, bien entendu, de corps… A quelques centaines de mètres de l’association, se trouvait le bâtiment public où s’échangeaient offres d’emploi et salaires de misère contre quelques heures ou quelques jours de mission précaire. Au rez-de-chaussée se pressaient les journaliers autour des recruteurs. Au premier étage se trouvaient des bureaux pour les services sociaux et l’administration, et les niveaux supérieurs abritaient des logements bon marché dans le style des HLM français, financés par la mairie de Yokohama. Le tout a été rasé il y a trois-quatre mois : avec l’apparition et la généralisation d’Internet, de tels lieux ne sont plus utiles pour faire tourner l’économie de la précarité – les petites annonces se consultent sur le net. Kotobuki n’attire plus de jeunes journaliers depuis de nombreuses années à présent, et les anciens, déjà bien affectés par la vie, souffrent également à présent du vieillissement.

 

La dernière grande vague de recrutement a eu lieu en mars 2011, dans les jours critiques qui ont suivi la catastrophe nucléaire de Fukushima. Des recruteurs semi-mafieux étaient alors venus dans le quartier et dans les places publiques en sortie des principales gares pour enrôler un maximum de bras qui sont allés éponger les fuites radioactives de la centrale endommagée – des journaliers dont la vie n’a, de toute façon, ni importance ni même, parfois, d’existence légale. Qu’ils meurent dans une dizaine d’année des suites de leur exposition aux radiations nucléaires n’est un problème pour personne – certains seront morts d’alcoolisme ou de maladies infectieuses bien avant que n’apparaissent les symptômes létaux du nucléaire. Avec les lendemains hystériques de Fukushima, Kotobuki vivait ses dernières heures d’utilité sociale. Depuis, plus rien : les autorités attendent que le quartier finisse de mourir. La plupart des anciens journaliers y vivant sont âgés : mi-SDF mi-chômeur, certains croupissent dans la rue, d’autres dans des centres sociaux, dans les hôtels et les résidences bon marché des environs, de plus en plus souvent transformés en auberge de jeunesse pour touristes radins ou désargentés – la population décroît, il faut bien la remplacer par autre chose, et les touristes étrangers sont moins sujet à polémique.

 

La gentrification a donc commencé à Kotobuki fait remarquer madame Itoi. Preuve de son avancement, l’implantation sur la friche de l’ancien bâtiment public du recrutement des journaliers de la triennale d’art contemporain de Yokohama qui y a installé une exposition de photographies. La mairie a également donné son autorisation pour qu’un théâtre itinérant y monte ses planches disjointes le temps de quelques représentations. Pour les gens du quartier, l’entrée s’y fait à tarif réduit, voire gratuit pour certains allocataires sociaux. Mais l’opération ne fait pas plaisir à tout le monde : en même temps se tient le festival estival de Kotobuki, et beaucoup ici auraient aimé qu’il puisse avoir lieu sur le grand terrain-vague dont la population locale s’est sentie dépossédée par les autorités municipales. A lieu de cela, on les a mis dans un petit square public, un peu à l’étroit, où se tassent cinq-six stands de nourriture et de jeu, pour moitié occupés par les associations d’aide aux anciens journaliers – Kaze no bâdo y distribue, pour 100 yens, une soupe dont le succès impressionnant génèrera des fonds pour maintenir à flot les activités de l’ONG. Cette dernière propose en effet, au sein de ses locaux, des activités manuelles comme par exemple des métiers à tisser, des sanitaires, des douches, un foyer pour passer la nuit, une salle de télévision commune avec des tables pour se socialiser et discuter – bref, des activités de réinsertion sociale pour des hommes et des femmes souvent malades et, dans tous les cas, isolés par la misère et la vieillesse.

Que deviendra Kotobuki dans les années à venir ? Situé en plein centre-ville, la valeur de son foncier fait rêver plus d’un promoteur déclare Madame Itoi. Pour le moment, la mairie de Yokohama ne souhaite pas faire disparaître le quartier. Que l’on ne s’y trompe pas ! Il ne s’agit pas là d’un zèle particulièrement social : concentrée, la population des miséreux est aussi plus facile à contrôler, et ne risque pas se mêler à d’autres composantes d’un tissu urbain que l’on souhaite garder propre – en particulier le front de mer flambant neuf, Minato Mirai, le « port du futur ». Mais il n’est pas certain que Kotobuki survive bien longtemps à ses résidents : de vagues projets de déménagement circuleraient, paraît-il, dans les administrations. A ce titre, l’arrivée de l’art, via la triennale, le théâtre, mais aussi des ateliers de peintres et d’artisans un peu bohèmes, participerait de ce changement timide mais progressif d’image indissociable de l’avancée, à terme, du front de rénovation de la métropole. Où iront alors les déshérités de Kotobuki ? Il n’est pas sûr que l’alcool ni les irradiations de Fukushima ne leur laissent bien longtemps le loisir d’un tel questionnement existentiel…

16. Entretien – Promouvoir l’internationalisation d’une région sinistrée : Miyagi-ken

Marica HONGO, jeune employée polyglotte à SenTIA, association d’accueil d’étrangers – Sendai, Miyagi-ken.

Le 11 mars 2011, les territoires du Nord-Est – le Tohoku – étaient touchés par le plus puissant séisme jamais enregistré au Japon, puis balayé par un tsunami d’une rare violence, tuant près de 25 000 personnes et ennoyant les systèmes d’alimentation de secours de la centrale nucléaire de Fukushima, dont le réacteur trois, entre autre, entra en fusion. Parmi les victimes, des habitants des périphéries résidentielles côtières de Sendai – métropole millionnaire à deux heures et demi de shinkansen de Tokyo et poumon économique de la région. Six ans plus tard, c’est là que je retrouve Marica HONGO, jeune femme dynamique de 29 ans, qui m’entraîne immédiatement dans le dédale des ruelles marchandes du centre-ville. Nous traversons quelques carrefours, pénétrons sous la verrière des allées couvertes, empruntons des routes de plus en plus étroites, jusqu’à nous engouffrer dans un passage souterrain quasi-invisible qui émerge, une cinquantaine de mètres plus loin, sur une petite cour intérieure d’un calme saisissant sur laquelle donne un café moderne logé en premier étage d’un bâtiment discret connu des seuls vrais habitants de la ville.

Marica est en effet une enfant du Tohoku. Elle est née non loin de là, dans le département de Yamagata, mais est arrivée à Sendai vers ses trois ans lorsque ses parents sont venus s’y installés – son père en est originaire. Elle n’a presque jamais quitté la ville depuis, sauf pour partir en voyage à l’étranger, et surtout pour aller faire ses études – mais ce n’était, au début, pas du tout prévu. Fraîchement sortie du lycée, elle envisageait d’intégrer la très prestigieuse université du Tohoku, à Sendai justement – l’une des trois grandes facs publiques du Japon, avec celle de Tokyo et celle de Kyoto. Mais après avoir échoué au concours d’entrée, elle s’est résignée à partir étudier dans la capitale : elle espérait intégrer l’Institut Universitaire Chrétien – choix qui n’a rien à voir avec la religion, elle aimait simplement le système d’enseignement, plus ouvert sur le monde, avec en particulier un an d’échange international obligatoire. Après deux années d’insuccès, elle s’est rabattue sur un troisième choix : l’Université de Chuo.

Tant d’échecs, c’était dur. Marica a passé toute sa première année en dépression, incapable non seulement d’aller en cours, mais aussi de dire à ses parents, restés à Sendai, qu’elle n’allait pas bien. Après avoir feint d’étudier pendant les six premiers mois, elle s’est résignée à dire la vérité, d’autant que Chuo s’apprêtait à tirer la sonnette d’alarme. Elle refit alors partiellement une seconde première année, au cours de laquelle elle est partie en Californie, à Riverside. Le choix n’était pas lié au hasard : son ancien lycée de Sendai était jumelé avec un établissement de Riverside, et elle avait accueilli en home stay un étudiant de là-bas pendant deux semaines (elle avait elle aussi fait l’échange dans l’autre sens par la suite). C’est donc son ancienne famille d’accueil qu’elle est allée voir, pendant deux mois. Elle en a profité alors pour rayonner jusqu’à San Francisco : c’est là, en visitant la prison d’Alcatraz, qu’elle a rencontré deux jeunes Allemands charmants avec qui elle est allée à Seattle dans la foulée – c’est qu’ils s’entendaient tous les trois très bien. Cette expérience humaine internationale l’a transformée.

En effet, à Tokyo et au Japon, tout le monde lui mettait la pression en lui demandant régulièrement son âge ou son université – ce à quoi elle avait du mal à répondre car elle avait intégré le supérieur avec deux ans de « retard » (on lui faisait bien sentir) et n’avait pas obtenu l’établissement qu’elle visait… Mais aux Etats-Unis, personne ne lui a posé de questions similaires : elle s’est sentie libérée ! Sa honte est partie. « Ces deux mois aux Etats-Unis ont été comme une thérapie pour moi » confie-t-elle. Avant d’y aller, elle ne savait pas si elle serait capable de terminer ses études. A son retour, elle se sentait nettement mieux. Entrée en troisième année, elle est devenue plus active : elle a rejoint un club d’escalade, elle s’est fait des amis, elle qui était restée toute seule pendant deux ans, elle a même rencontré son compagnon, un Suisse. Elle a fréquenté beaucoup d’étrangers à l’Université de Chuo à partir de là. En quatrième année, elle est partie en Malaisie où une de ses amies se mariait, elle est allé à Singapour aussi, et à Shanghai où son copain faisait un stage. Bref, lorsqu’il lui a fallu choisir un emploi à l’issu de sa cinquième année de licence, travailler au contact des étrangers lui semblait tout désigné. Elle a donc postulé à l’Organisation Japonaise d’aide au Développement, à la Fondation du Japon et à d’autres offres. Amazone lui a proposé un CDI. C’était un emploi en or, avec un très bon salaire et une situation stable à Tokyo. Mais elle a reçu en même temps une offre de CDD à Sendai de la part d’une association publique qui tente de faciliter l’insertion des étrangers dans la vie quotidienne de la ville : SenTIA – pour Sendai Tourism, Convention and international Association. Elle n’a pas hésité : elle a décliné l’offre de rêve d’Amazone et a accepté celle, nettement moins glorieuse, de SenTAI. Et elle est repartie définitivement à Sendai.

Bien sûr, tous les Japonais auraient choisi le CDI dans un groupe international comme Amazone. Pas elle. Sans doute en raison de son retard dans ses études, de son parcours atypique, de son attachement pour sa ville. Elle a choisi le contrat précaire de cinq ans et son mauvais salaire. Mais elle ne le regrette toujours pas, y compris maintenant que la dernière année est venue et qu’il lui faut trouver un autre emploi. Son travail au contact des étrangers venus s’installer à Sendai lui plait énormément. Chaque jour est différent du précédent, les tâches sont très variées. L’association propose par exemple des cours de japonais deux fois par semaine, gratuitement, assurés bénévolement par des retraités – cela est aussi très utile pour leur propre insertion, et éviter leur isolement. Marica assure parfois des services d’interprétariat par téléphone, gratuits, lorsque des étrangers se trouvent en difficulté. La veille par exemple, elle a reçu un appel de la Poste car un étranger qui ne parlait pas japonais voulait envoyer de l’argent sur un compte bancaire canadien – et malheureusement, l’employé des postes ne parlait pas anglais. Parfois, ce sont les Japonais qui appellent l’association pour se plaindre des étrangers, en particulier concernant le système de tri des déchets, le bruit, ou encore le parking sauvage des vélos. Marica tente des intermédiations pour régler les conflits qui, la plupart du temps, ne relèvent que du choc culturel. Peu de Japonais, au final, ne fréquente vraiment des étrangers, surtout à Sendai, qui n’est pas aussi internationale que Tokyo, Osaka ou Kyoto. La plupart ne sait pas comment réagir, et a besoin de conseils.

C’est pour remédier à ce genre d’incompréhensions mutuelles que Marica organise aussi de temps-en-temps des événements : soit des kermesses où une communauté est mise à l’honneur – récemment, c’était le Népal, car de nombreux Népalais sont venus à Sendai après le séisme meurtrier qui a touché leur pays deux ans auparavant – soit des mises en situation : par exemple, la dernière fois, elle avait confrontés des Japonais à des feuilles de déclaration d’impôt ou des formulaires d’enregistrement rédigés en anglais, pour que les gens se rendent compte de ce que représente le fait de vivre dans un pays dont on ne parle pas bien la langue. Au final, l’association où travaille Marica contribue au dialogue entre les Japonais et les étrangers, mission d’autant plus importante que Sendai s’internationalise rapidement.

En effet, 40 % des étrangers résidant à Sendai sont des étudiants inscrits à l’Université du Tohoku. Or, depuis la catastrophe de 2011, l’établissement a ouvert des cursus entièrement en anglais sur l’étude, l’analyse et la prévention des risques, attirant de nombreux étudiants supplémentaires, mais également des enseignants-chercheurs et des post-doctorants accompagnés, souvent, de leurs familles. Si l’entreprise fait partie d’un vaste plan de revitalisation de la région, elle accroît la présence d’étrangers et rend donc nécessaire non seulement des infrastructures spécifiques, mais aussi des organismes de médiation et d’accueil. Marica et SenTIA ont donc un rôle majeur dans le processus d’ouverture de Sendai au monde, même si pour le moment la métropole est encore très loin des taux d’internationalisation de Tokyo. Récemment, Marica s’est engagée dans un travail de sensibilisation aux règles de bienséance dans les écoles de langue que fréquente la population très jeune des étrangers de Sendai. Elle organise aussi des missions civiques, comme le nettoyage des rues en groupes mixtes – les Népalais étaient très impliqués. Enfin, à la rentrée, elle organise un grand festival multiculturel, avec des concours d’expression en langue japonaise. Pour Marica, c’est normal de régulièrement parler avec des étrangers, mais ce n’est pas le cas de tout le monde, loin de là : ces événements et ces petites actions apaisent les réticences et les craintes que certains locaux, un peu fermés, peuvent ressentir. Enfin, elle cherche également à faciliter au maximum l’installation des étrangers : elle a ainsi dressé la liste des hôpitaux bénéficiant de services (ou du moins de médecins) parlant anglais. Elle a également multiplié les fiches techniques bilingues sur les tâches quotidiennes – comme par exemple comment ouvrir un compteur à gaz.

A l’heure où son futur redevient incertain avec la fin de son contrat, Marica ne songe pas repartir de Sendai, ou du moins du Tohoku, et souhaite rester au contact des étrangers qui viennent d’y installer. Plutôt que de partir loin, faire venir des gens de tout horizon est un peu une façon de s’expatrier et de se dépayser sans avoir pour autant le sentiment d’abandonner les siens. Et c’est ce qu’elle compte continuer de faire, à sa mesure, sans pression.

15. Entretien – Être détenteur d’un savoir artisanal traditionnel : fabriquer des shamisens

Atsuki FUJIMURA, Jeune artisan-apprenti dans un atelier de fabrique de shamisens  – Nippori, Tokyo.

A Tokyo, on oppose souvent la ville haute du plateau de Musashino, à l’ouest, traditionnellement celle de la noblesse enroulée en une spirale révérencieuse autour du palais de l’empereur, et la ville basse, dans la plaine de l’est, où s’entassaient les foules animées des commerçants, des artisans et du menu-peuple d’Edo. C’est à Nippori, haut-lieu de la ville basse justement, qu’Atsuki m’avait donné rendez-vous. Au sortir de la gare, on plonge dans l’entrelacs compliqué des cimetières urbains de Yanaka, on descend l’étroite rue marchande de Yanaka Ginza – à contre-sens d’un dense flot de touristes – puis on émerge près de Sendagi, entre des échoppes traditionnelles, des bistrots discrets en vieux bois patiné, et deux-trois stands d’immondes bibelots made in China. Atsuki m’attend, décontracté – jeune-homme absolument superbe d’assurance, de flegme et d’énergie, association de contraires subtile que rarement dégagent les Japonais de son âge – son instrument de musique dans le dos : un shamisen – sorte de « banjo » à trois cordes traditionnelle que l’on gratte, pour ne pas dire tape, avec un plectre, la plupart du temps en ivoire.

Atsuki – littéralement « arbre chaud », pléonasme qui illustre bien sa personnalité – est en effet apprenti dans un atelier de fabrique de shamisen de la ville basse, comme il en reste encore quelques-uns. Il a 25 ans, et est entré au service de son maître seulement quatre mois plus tôt – il débute encore dans l’acquisition d’un savoir ancestral. Mais le shamisen est une passion qu’il a découverte six ans auparavant le jour de son arrivée à l’Université de Tôyô, à Tokyo – lui, petit provincial du département d’Akita, perdu dans les froides provinces du Nord du pays. Fils d’un champion de ski qui lui a fait faire du sport jusqu’à saturation, il a, une fois sorti du joug parental, définitivement rompu avec l’exigence des entraînements physiques pour s’adonner à celle non moins astreignante de la musique – et du français, qu’il parle étonnamment bien. A l’origine, il ne savait pas quel instrument choisir. Il ne voulait toutefois pas d’un instrument qui ne produise que du rythme, comme le taïko – le tambour japonais : la mélodie et la fraîcheur du son étaient tout aussi importantes. Il a finalement opté pour le shamisen, le plus populaire de la culture japonaise, utilisé aussi bien dans le théâtre que dans la musique folklorique. Sa pratique assidue l’a par la suite conforté dans ce choix, jusqu’à la passion.

Son université ne dispensant pas de cours – le shamisen n’est, finalement, pas si répandu de nos jours – il a dû aller apprendre à jouer en dehors de son campus, à Asakusa – quartier historique hautement réputé pour la transmission des savoirs traditionnels en tout genre du Japon – dans une école de musique conseillée par sa mère. C’est là qu’il a appris à jouer le style tsugaru – moderne, très dynamique, utilisé des années 1960 aux années 1980 dans les films de yakuza (la mafia nationale). En fonction du style de musique joué, par ailleurs, les shamisens diffèrent. Il en existe de trois sortes : les fins (dits osozao) pour la musique « classique », les moyens (chûzao), polyvalents, et les gros (futozao) pour la musique populaire – minyô, style folklorique. A présent, cela fait donc plus de six ans qu’Atsuki joue du « gros shamisen », et quatre mois qu’il apprend à les fabriquer. C’est un instrument particulièrement délicat et précieux. Le bois, par exemple, est naturellement rouge-pourpre et provient d’une essence rare : le kôki (ou akaki). Les cordes sont en soie – contrairement à la guitare, on ne dit d’ailleurs pas corde pour le shamisen, mais fil ; la caisse de résonnance est recouverte d’une peau de chat – pour les sons délicats – ou de chien – pour les sons plus vifs. Chaque shamisen prend ainsi beaucoup de temps pour être fabriqué : c’est un objet précieux. Il est de surcroît de plus en plus cher.

En effet, le shamisen connaît actuellement une crise. D’une part, de moins en moins de Japonais en joue – effet sans doute de mode et de génération. Par ailleurs, les coûts de fabrication se sont récemment envolés. Le bois, par exemple, est importé d’Inde : essence précieuse, elle est menacée de surexploitation, et est de plus en plus difficile à trouver. Les peaux de chien et de chat sont importées de Chine ou de Corée du Sud – où on mange ces pauvres bêtes – mais elles se font elles-aussi rares. Les lobbies de défense des animaux attaquent d’ailleurs régulièrement les entreprises d’import de ce cuir décrié, et font des difficultés aux ateliers de shamisen. Les associations de protection de l’environnement, également, dénoncent l’usage irraisonné du bois rouge indien. La matière première nécessaire à la fabrique des instruments est donc à la fois polémique, rare et chère.

De là, découlent deux conséquences dramatiques pour les ateliers : d’une part, le nombre de nouveaux joueurs décroît rapidement – pour des raisons de coût d’achat de l’instrument ou de sensibilité éthique – d’autre part, le marché des shamisens de seconde main a pris le pas sur celui du shamisen neuf : il ne s’en vend donc presque plus… et quand un novice se décide quand même à apprendre à jouer, les jeunes se tournent vers des instruments plus « industriels » qui ont remplacé beaucoup d’éléments traditionnels par du plastique et des fibres synthétiques – y compris les cordes, qui tendent à substituer le nylon à la soie. En un mot, tout concoure à menacer la profession et le savoir-faire acquis au fil des siècles depuis au moins l’ère Edo. Le marché de la réparation de shamisens abimés par le temps – les peaux, frappées par le plectre, sont particulièrement exposées au risque de déchirure – est lui aussi en décroissance : les personnes âgées hésitent à présent à réparer un instrument coûteux. Souvent, quand il se détériore, elles arrêtent tout simplement d’en jouer – et le nombre de pratiquants s’étiole, y compris parmi les joueurs expérimentés.

C’est pour répondre à la crise du secteur que le patron d’Atsuki compte développer le marché en France et en Europe. Bien sûr, très peu d’Occidentaux connaissent cet instrument, et encore moins savent en jouer. Dans un premier temps, il est donc crucial de promouvoir son image, d’en diffuser autant le son – particulier, subtile – que toute information relative à son histoire, son usage, son apprentissage. Dans un deuxième temps, l’atelier d’Atsuki, s’il reçoit des commandes, expédiera depuis le Japon les instruments flambants neufs. Cela suppose toutefois que les Européens aient accès à des cours – en ligne ou, mieux, dans des écoles de musique. L’offre est à développer, tout est à faire à partir de presque zéro… Enfin, dans un troisième temps, dans le cas où la greffe aurait pris, Atsuki irait s’installer en France pour y ouvrir une boutique, annexe de l’atelier de Nippori, où il commercialiserait directement le shamisen sur place et où il pourrait également y proposer quelques cours de musique – sans doute à Paris, ou à Lyon, ville jumelée avec Yokohama aux relations culturelles intenses avec le Japon depuis le 19ème siècle. Pour le moment, Atsuki n’en est qu’à la phase 1 de l’ambitieux plan de son patron : la communication, en particulier sur les groupes franco-japonais de Facebook et sur le net. Et il a tellement de choses à apprendre encore.

Dernier arrivé dans l’atelier, il est le kohaï de la PME qui ne compte, en plus de lui, que trois personnes : l’artisan en chef, qui n’a que 58 ans – ce qui n’est pas très âgé en comparaison d’autres ateliers – le premier artisan, d’une trentaine d’années, et le second artisan (une femme) d’une quarantaine d’années, tous deux ses sempaïs. Autant dire que tout le monde est bien occupé et, surtout, se doit d’être polyvalent. Le monde des petites entreprises du nord et de l’est de Tokyo est très affairé, mais également très fragile. Quand Atsuki y repense, rien ne le destinait à y entrer : après tout, il est diplômé de droit, et aurait dû devenir juriste ou avocat. Mais il ne regrette absolument pas les choix qu’il a fait, et de conclure : «  Pour populariser le shamisen, je ferai n’importe quoi. » Il me demande alors si j’ai encore un peu de temps – « bien sûr, je suis là pour ça ». Il m’emmène dans une salle de musique, à deux pas de notre lieu de rendez-vous, où s’affairent, dans une cacophonie bon enfant, une vingtaine de joueurs d’instruments traditionnels japonais. Atsuki est le seul à avoir apporté un shamisen, mais l’on trouve aussi deux kotos – sorte d’harpes horizontales – des shakuhachi (flûtes en bambous), et même, chose rare, un luth japonais – le biwa. Sortant son instrument enveloppé comme un trésor fragile dans une house noire et un tissu de coton blanc, Atsuki se met à jouer, assis en tailleur à même le tatami de la pièce, au milieu de ses nombreux collègues tout aussi affairés que lui, et entonne un morceau enjoué de tsugaru, l’air à la fois concentré et détendu.

14. Entretien – Être sur-insulaire dans un archipel morcelé

Kiyoshi Okuhara, Directeur d’un laboratoire salin – Aguni-shima, Okinawa.

La sur-insularité, dit Philippe Pelletier – géographe reconnu spécialiste du Japon –, c’est l’insularité au carré : c’est être l’île à la périphérie d’une île. Le Japon est constitué d’un bloc de quatre îles principales – dit Hondô – et de plusieurs milliers de petites îles secondaires – dites rettô – qui ont joué un rôle très important dans le rapport de l’archipel au reste du monde : espace tampon lors de la période de fermeture, espace de commerce, espace de piraterie, espace d’exil (volontaire ou forcé), espace sacré, espace tabou… Être sur-insulaire participe du rapport au monde et de l’histoire des Japonais.

Dans ce contexte géographique très particulier, Monsieur Okuhara relève d’un schéma encore plus complexe. Né à Naha, la principale métropole de la plus grande île – Okinawa Hontô – de l’archipel des Ryukyu, il a déménagé sur l’îlot d’Aguni il y a seize ans de cela : il vit donc sur l’île périphérique de l’île principale d’un archipel périphérique au bloc central-insulaire du pays. Dans ce cas extraordinaire (au sens littéral du terme – hors des situations communes), comment, exactement, dire le rapport à la terre – le Japon n’est pas un continent, et, contrairement à la Corse, on ne peut parler de « continentaux » quand on parle des autres Japonais – et comment vivre au quotidien dans un tel éloignement ?

« Avant de venir à Aguni pour y occuper mes fonctions d’ingénieur au laboratoire salin, je n’avais jamais entendu parler de l’île. Pourtant, je suis originaire d’Okinawa Hontô, et j’ai toujours vécu à Naha, la « capitale » des Ryukyu. Seize ans plus tard, il m’est impensable à présent de retourner vivre ailleurs. Je suis tombé sous le charme de cette vie perdue dans l’océan. Mais nous ne sommes pas seuls vous savez : nous formons une communauté très soudée, où l’entre-aide est primordiale. Ici, la plupart des gens sont très âgés, et les jeunes quittent l’île pour ne plus y revenir, sauf pour les vacances, les rites funéraires, l’hommage aux ancêtres, ou une fois à la retraite. C’est qu’il n’y a pas grand-chose ici : une école primaire – flambant neuve toutefois, depuis l’année dernière ; le gouvernement a investi – un collège, un magasin, un bar, trois ou quatre auberges… Dès que l’on entre au lycée, il faut quitter Aguni pour se rendre à Naha ou, tout du moins, sur Okinawa Hontô. Mes filles par exemple : l’une est à l’université à Kyoto – en histoire – l’autre est en terminal à Naha et espère intégrer l’université de biologie médicale de Kumamoto, dans le Kyushu, à deux heures d’avion (auxquelles s’ajoutent les trajets complémentaires en train, en bus et en bateau). Partir, c’est un peu le destin obligé de tout jeune originaire d’ici. Il y a une célèbre chanson à ce titre, au sujet d’une mère qui regarde s’éloigner le bateau qui emporte son jeune fils. Une pierre dans le port lui est dédiée : de là, des générations de parents ont regardé partir leurs enfants dans l’espoir qu’il ne leur arrivera rien, sinon de revenir bientôt. Il ne reste, du coup, que très peu d’adultes en âge de travailler, et beaucoup d’anciens.

Cette démographie particulière, liée à notre isolement et à l’étroitesse de notre communauté insulaire, oblige les hommes valident à la polyvalence. Je suis directeur, depuis peu, du laboratoire de sel, à l’autre bout de l’île, sur la face nord – très exposée au vent, il n’y a que des champs, l’ancien aéroport qui a fermé il y a deux ans, officiellement pour obsolescence, et le port de pêche où ne s’activent plus quotidiennement que trois bateaux. Mais je passe une grande partie de mon temps libre à rendre de (menus) services à tout va : entretien des communs, fauche, nettoyage des allées ou des sanctuaires, livraisons en tout genre… Dès qu’il y a un souci, c’est aux forces vives restantes que les personnes âgées font appel. Et on reste actif très vieux ici : avoir 70 ans n’est pas considéré comme faire partie du troisième âge, et beaucoup de septuagénaires s’occupent des octogénaires voire des centenaires de l’île – et il y en a !

Même si on est physiquement isolé du reste de l’archipel des Ryukyu – et de surcroît du pays, cela va sans dire – on ne se sent donc pas seul. Aguni est divisée en onze communautés, chacune avec un local pour se réunir – nous faisons une fois par mois un apéro (on l’appelle nomikai) tous ensemble – des rites, des événements culturels, des voyages parfois – un tous les deux ans. Chaque (micro-)communauté possède également une cagnotte, à laquelle tous contribuent une fois par mois à l’occasion de l’apéro mensuel : elle nous sert à acheter des équipements en commun, à financer les événements et, quand l’occasion se présente, à aider un membre en difficulté financière – cela peut arriver, un décès, une maladie, une invalidité temporaire, une climatisation à changer, une panne de voiture… La solidarité est primordiale pour la survie de l’île, la sécurité de ses habitants et la bonne entente générale – sur un espace aussi réduit, peuplé de seulement 800 âmes, tout conflit, même anecdotique, prend immédiatement des proportions incroyables.

Il y a bien quelques tensions, évidemment… et surtout, chose curieuse, une rivalité entre deux « groupes culturels », qui s’exprime surtout dans les compétitions sportives (et les élections) : le groupe de l’ouest, composé du village principal divisé entre le bloc Nishi et le bloc Higashi, et le groupe de l’est, rassemblé dans son hameau – Hama. Ils sont si différents que leur dialecte respectif n’a absolument rien à voir l’un avec l’autre : une si petite île, et deux langues distinctes ! Les anciens disent qu’à l’origine, une communauté venant d’une île en péril serait venue trouver refuge sur la partie Est d’Aguni, laissée alors inculte, au grand plaisir des landes.

Au-delà de cet événement ancestral qui s’est à moitié perdu dans les mémoires, il y a peu de brassage ici : seule une liaison maritime par jour nous relie à Naha – aucune avec les autres îles alentour, que l’on voit pourtant parfaitement se dessiner sur l’horizon : si proches et pourtant inaccessibles, cela nous rend plutôt tristes, mais aucune ligne de ferry ne serait rentable, et l’archipel est finalement plus une juxtaposition d’îles rattachées à la seule Naha qu’un réseau parcouru en tous sens, comme il a pu l’être historiquement, il y a cent ans de cela. Les temps changent. La conséquence, c’est que tout le monde se connait et qu’il n’y a que peu de visages nouveaux, immédiatement identifiés. Je n’ai moi-même pas mis longtemps à me faire connaître de toute Aguni ! Mais je ne peux pas dire que j’ai été mal accueilli, bien au contraire. Je me sens parfaitement intégré. J’ai même retapé une vieille maison traditionnelle, toute de bois et de tatami – elles sont rares sur l’île, la plupart a rebâti les vieux bâtiments en béton, plus facile d’entretien et plus résistant aux nombreux typhons qui nous balaient chaque année – l’île, curieusement toute plate, est très exposée aux vents, ce qui explique aussi l’absence d’arbres.

L’isolement, enfin, est tout relatif. On a l’impression que l’espace se resserre, mais en même temps, comparé à avant, on vit mieux. Les anciens m’ont raconté comment se passaient leur quotidien il y a soixante ans, au sortir de la guerre, dans les années 1940 ou 1950. A l’époque, même si l’île comptait alors plus de 3 000 habitants, il n’y avait qu’une liaison par semaine avec Naha. Parfois, quand survenait un typhon, elle pouvait être interrompue dix jours, quinze jours voire plus. L’île, assez inhospitalière, vivait en autarcie. En particulier, il n’y a pas d’eau en surface : à peine une source… le système d’approvisionnement était vital pour la communauté. Six puits alimentaient l’ensemble de la population. Tous les matins, les femmes allaient y chercher l’eau nécessaire à la journée, qu’elles versaient dans d’immenses blocs en pierre évidés disposés devant chaque maison – les tuji. Par la suite, les logements se sont dotés de tanks sur les toits pour récupérer l’eau de pluie – ils sont encore utilisés. Récemment, une usine de dessalement d’eau de mer a été installée sur le flanc est d’Aguni. Nous n’avons plus de problème d’eau courante, mais le litre est presque deux fois plus cher que sur Okinawa Hontô. Tout est plus cher de toute façon : l’essence, les déplacements, les aliments de l’unique petit (super-)marché… C’est le paradoxe : les gens vivent avec moins qu’ailleurs mais dépensent plus. Notre ravitaillement et toute notre survie dépend de la régularité de la liaison maritime avec Hontô, ce qui n’était pas le cas un demi-siècle auparavant – c’est sans doute pour cela qu’on a l’impression d’être plus isolé malgré l’augmentation des fréquences du bateau qui nous dessert.

Avant, Aguni était véritablement une île fonctionnellement éloignée : un moine avait même été envoyé en exil il y a plusieurs centaines d’années de cela, après une grande bataille bouddhique perdue par sa secte. Il vivait dans la grotte naturelle au nord d’Aguni, creusée dans les coraux dont l’île est constituée à presque 80 %. Il n’est pas rare qu’une île éloignée ait servi de terre de bannissement – on pouvait y trouver des moines, des nobles déchus voire des empereurs ayant renoncé au trône. L’usine de sel où je travaille est un cas assez intéressant qui illustre cette fonction des rettô. En 1904, le gouvernement, ayant besoin de fonds pour financer la guerre contre la Russie et la modernisation de l’armée, avait nationalisé toutes les salines et la production de sel du pays. Il était alors interdit de commercialiser du sel à titre privé. Pour contourner la loi, des « laboratoires » se sont mis à produire du sel grâce aux financements de « recherche » du gouvernement, ce qui était une façon détournée de commercialiser du sel en tant qu’unité de production privée. Aguni a bénéficié de ce traitement en raison de son éloignement. Si le sel est redevenu un commerce libre en 1997 – assez tardivement toutefois – la saline dont je suis le directeur actuel a gardé son titre de « laboratoire », même s’il s’agit d’un centre privé de production – et de commercialisation, bien entendu.

A présent, je mène un projet que j’espère pouvoir réaliser d’ici à cinq ans, afin de contribuer à la revitalisation de l’île – pour moi, c’est comme une façon de remercier tout le monde, tout en essayant de me rendre utile pour la communauté. Aguni n’accueille presque pas de touristes. Mon objectif est de produire une bière locale et de la vendre, dans un premier temps dans tout Okinawa, puis à Tokyo et ensuite dans le reste du pays, afin d’une part de nous faire connaître et d’autre part de faire entrer quelques devises qui permettraient de relancer l’économie et de restaurer un peu de la vitalité d’antan. Pour le moment, je n’en suis qu’à la phase de développement, avec trois autres personnes : un ancien, un jeune d’ici, et une femme d’une quarantaine d’années. Tous les quatre, nous sommes en train de faire pousser les ingrédients derrière mon jardin et nous testons différents processus de fermentation. Il faut que la bière ait un goût qui évoque notre insularité, notre culture okinawanaise et méridionale, notre singularité – notre identité, en un mot. C’est un vrai défi, mais je suis particulièrement enthousiaste ! Nous prenons tous sur notre temps libre, mais d’ici quelques années, peut-être pourra-t-on même trouver notre bière jusque sur les marchés ou dans les bars européens…

13. Entretien – Descendre d’un ancien royaume conquis par le Japon : les Ryukyu

Monsieur Nakazato, Professeur et directeur d’une école du soir – Naha, Okinawa.

 

Vus d’Europe, les Japonais apparaissent souvent comme un peuple homogène, avec leur culture, leur langue unique, étrange ou belle – c’est fonction des goûts – leur empereur, leur territoire étriqué s’étendant d’Hokkaido, proche de la Sibérie russe, à Okinawa, non loin de Taiwan. C’est sans compter sur le fait, historique, que ces territoires des franges extrêmes ont été conquis sur de vieux peuples autochtones et d’anciens royaumes : les Aïnu au Nord, le royaume des Ryukyu au Sud – actuellement dit archipel d’Okinawa.

Monsieur Nakazato est justement un descendant du peuple des Ryukyu. A bientôt 70 ans, il vit de cours qu’il donne dans une école du soir, à Naha – « capitale » de Hondô, la principale île de l’archipel – dans un vieil appartement aux tatamis mités, débordant de livres pêle-mêle, de tableaux noirs entreposés ça et là, et de graffitis sur les lambris disjoints laissés par trente générations d’écoliers (in)disciplinés. C’est dans cet antre hétéroclite du savoir qu’il me reçoit.

« Quand on pense à Okinawa, on pense certes à la colonisation japonaise. Mais, contrairement à tous les regards qui se portent sur l’île principale, les îles éloignées de l’archipel sont les véritables conservatoires de la culture des Ryukyu. Je suis moi-même originaire d’Aguni, un îlot d’à peine 800 habitants plus à l’ouest, à deux heures de bateau de Naha. J’y suis né, le 25 novembre 1947, au lendemain de la guerre. Le Japon était alors exsangue. Dernier d’une famille nombreuse, j’ai huit frères et sœurs – deux sont morts tout jeunes, le deuxième et le troisième, le sixième les a rejoint il y a peu. A 14 ans, fraîchement sorti de l’unique collège d’Aguni, je suis venu à Naha pour y faire mes classes de lycée, puis mon université, à l’institut universitaire chrétien – ce n’est pas que je suis converti, mais à l’époque, j’avais de mauvaises relations avec mes parents, et le christianisme m’interpellait.

Okinawa, ce n’est pas le Japon. Le peuple d’Okinawa est un peuple colonisé – surtout l’île principale, Hondô. Je ne suis pas le seul à le penser : nous sommes nombreux ici à être très critiques face au Japonais. Ils sont venus, nous ont conquis, nous ont acculturés. Quand j’étais petit, je parlais le dialecte de mon île, Aguni. Une fois entré à l’école primaire, j’ai dû apprendre le japonais. Et quiconque utilisait le patois local était puni et affublé d’un bonnet d’âne. Ca ne m’est pas tellement arrivé, mais certains l’ont souvent porté, jusqu’à avoir honte de notre langue et de nos coutumes. Par contre, en dehors de l’école… c’est une autre histoire ! On quittait les habits du parfait petit citoyen nippon et on redevenait des enfants des Ryukyu. En famille, on ne se parlait qu’avec le dialecte ! Plus maintenant… je ne sais pas trop pourquoi. Je pense que c’est l’arrivée des militaires américains qui a tout changé. C’était en 1972, pour la guerre du Vietnam. Ils ont installé leurs bases ici, à Okinawa. La population était contre, mais face au pouvoir de Tokyo, on ne pesait pas grand-chose. Les militaires américains ont commis de nombreuses exactions : viols, vols, bagarres… par réflexe, nous nous sommes mis à défendre la culture japonaise, celle-là même que l’on nous avait imposée enfant. Et depuis, même avec mes frères et sœurs, je parle japonais… Enfin, parfois, le patois refait surface, et alors, tout se mélange un peu. Quand ça arrive, même les Japonais ne nous comprennent plus – le soir surtout, au bar, ou dans les restaurants de Naha encore tenus par la communauté d’Aguni où les anciens se rassemblent, une fois par semaine environ.

Naha et Hondô sont très acculturées. En surface, seulement. Quand on prend la peine de sortir des sentiers battus par les flots des touristes, on tombe très rapidement sur les petites ruelles de l’envers où se trouvent les boutiques, les restaurants, la vie du menu peuple venu de tout l’archipel – Naha est un véritable carrefour. La communauté d’Aguni y est présente, bien sûr, mais on trouve aussi des personnes originaires de tous les Ryukyu – Miyako-jima, Kumejima – célèbre pour son awamori, un alcool typique de la région que l’on ne trouve nulle par ailleurs – Tonaki-shima, l’archipel Kerama… C’est un véritable creuset de tous les Ryukyu. Néanmoins, malgré ce brassage immense, le véritable cœur des Ryukyu bat dans les rittô – les îles éloignées, comme Aguni. Les Japonais n’avaient d’yeux que pour Hondô. Ils ont complètement négligés les rittô. Enfin, ils y ont instauré le minimum pour assurer leur domination culturelle. Contrairement à Taiwan ou à la Corée, elles aussi (anciennes) colonies de l’empire, le Japon n’y avait pas, jusqu’à très récemment, fondé d’université, juste des écoles normales, pour former les instituteurs et les professeurs du secondaire qui assuraient, par la suite, le contrôle des jeunes générations via leur scolarisation. L’université, c’était beaucoup trop permissif… Okinawa est une île bien obéissante, dressée comme un chien ! Mais hormis cela, nous étions assez tranquilles, nous, les habitants des rittô. Le Japon n’investissant ni hommes, ni matériel, ni capitaux chez nous, les îles éloignées sont restées plutôt pauvres, livrées à elles-mêmes. S’est alors installée une sorte de ségrégation économique entre les gens de l’île principale et ceux des îles périphériques, touchant parfois au mépris. La réussite sociale était pour Naha, les infrastructures, les services, les emplois… c’est devenu une sorte de pompe aspirante, un centre incontestable et irrésistible, surtout pour les jeunes qui n’avaient, de toute façon, pas le choix, comme moi – il n’y avait pas de lycée sur mon île.

A présent, l’acculturation est presque totale chez les nouvelles générations. Beaucoup souhaitent partir pour Tokyo ou les grandes villes de Honshû – Kyûshû également, parfois. Ils écoutent la même musique, regardent les mêmes émissions, s’habillent et parlent de la même façon. Leurs visages, pourtant, sont différents, leur peau aussi – plus foncée. Mais tous ne souhaitent pas quitter l’archipel – pas pour toujours du moins. Certains reviennent, cinq, dix, quinze, trente ans après – à la retraite parfois. L’identité du peuple des Ryukyu est toujours bien affirmée, elle ne se jette pas comme on se débarrasse de vieilles choses. Quand je suis allé en France, par exemple, l’année dernière, je ne me suis pas présenté comme Japonais, mais comme habitant d’Okinawa. Il existe tant de différences culturelles entre le Japon et nous. Par exemple, nous sommes certes animistes, mais nous ne pratiquons pas le shintô. Nos sanctuaires ont beau avoir des torii, l’architecture, l’esprit des lieux sont très différents des sanctuaires shintô japonais. L’intérieur est très dépouillé. Il n’y a pas grand-chose, à part une petite statue du dieu (local) et quelques bols de sable pour planter des bâtonnets d’encens. Il n’y a aucun temple bouddhiste non plus.

Mon île, Aguni, est encore plus singulière. Notre dialecte vient d’Asie de l’est – la Corée, ou la Chine du Sud, vers le Vietnam, comme beaucoup de choses de l’ancien royaume des Ryukyu. Mais la coutume la plus originale est sans doute notre culte funéraire. Au Japon, normalement, bouddhisme oblige, on brûle les défunts puis on place leurs cendres et les morceaux d’os restant dans des urnes entreposées dans des tombes très étroites au sommet desquelles on plante des panneaux de bois verticaux portant des inscriptions religieuses. A Aguni, on ne brûle pas les corps. On les inhume tout d’abord tels quels dans des tombes creusées à même la roche volcanique, face à la mer – certains caveaux sont immenses, jusqu’à 100 m2 et même plus parfois. Puis trois, cinq ou sept ans plus tard, on ré-ouvre le tombeau, on sort le corps, on le nettoie puis on met les os blanchis dans une jarre en commençant par les pieds et en finissant par la tête, avant de remettre le tout dans la sépulture et de la refermer jusqu’au prochain membre de la famille. J’ai moi-même procédé au nettoyage des os de ma mère il y a six ou sept ans – et beaucoup de monde était venu assister à la cérémonie, l’île entière et quelques touristes. C’est une coutume unique qui n’existe nulle par ailleurs. Sur Okinawa Hondô, on la pratiquait il y a encore un siècle, mais les Japonais ont tout effacé et à présent les gens y brûlent les morts, comme dans n’importe quel département du pays. Hondô a adopté les pratiques bouddhistes nippones…

L’originalité de la culture des Ryukyu vient du fait que l’archipel a toujours été un carrefour de différentes cultures de Pacifique : la Chine, la Corée, le Japon, Taïwan aussi, et le Vietnam – encore maintenant, la culture du Vietnam est assez vive ici. S’y croisaient des pirates, des marchands, des Européens également lors de leur phase d’expansion et de Grandes découvertes, des pêcheurs, des moines en exil ou en pèlerinage… A présent, grâce à Internet, Okinawa n’est plus isolé comme au début de la colonisation : l’archipel renoue avec son destin de carrefour. L’aéroport est devenu trop petit, les avions s’y bousculent. Un jour, j’espère que les Ryukyu redeviendront indépendants. Pour l’heure, c’est surtout la présence américaine qui focalise les tensions et attise les revendications politiques des nationalistes locaux. En 2010, à la suite d’une immense mobilisation de contestation du déménagement d’une base des marines, nous avons réussi à faire chuter le gouvernement en place à Tokyo – celui du premier ministre Yukio Hatoyama. C’était une grande victoire que de faire reculer le Japon. Mais les Américains sont toujours là, et avec les tensions entre les deux Corée, ils ne sont pas prêts de partir – et nous de nous libérer du joug de l’axe Tokyo-Washington. »

12. Entretien – Descendre des chrétiens cachés de Kyushu et des Goto

Madame Jitsuo, habitante de Fukuejima, dans l’archipel des Goto – département de Nagasaki

            Le Japon a alterné les périodes d’ouverture et de fermeture à l’étranger. Au moment où les Européens partaient à la conquête du monde, poussés par la recherche des épices et des richesses décrites dans le livre des merveilles de Marco Polo, les Japonais, d’abord très curieux de nos mœurs et réceptifs à nos religions, ont très vite fermé leurs frontières, comprenant le danger qui liait évangélisation de masse et subordination au pouvoir de l’Eglise – et donc à l’Occident. Ils ont alors, dans un grand mouvement, banni en 1612 les Européens, les jésuites, les Chinois, et interdit la religion chrétienne – la plupart du temps donnant lieu à des massacres, comme celui des vingt-six martyrs de Nagasaki. L’époque médiévale d’Edo se caractérise ainsi par une longue période de fermeture, à l’exception justement de Nagasaki qui tolérait, sur le minuscule ilot de Dejima, les seuls Hollandais. Les Japonais convertis, quant à eux, furent pourchassés. En 1865, près de deux cents ans plus tard, alors qu’on la croyait décimée et disparue, le père Petitjean redécouvre la communauté des chrétiens du Japon, qui s’était cachée tout ce temps dans le Kyushu et ses nombreuses îles, en particulier l’archipel des Goto.

            C’est dans l’espoir de rencontrer ses descendants que je me suis rendu tout d’abord à Nagasaki, ville certes nucléarisée mais aussi connue pour ses nombreuses églises, dont la cathédrale Oura. Je n’y trouvai personne… Le lendemain, je pris le bateau pour l’île de Fukue, la plus grande de l’archipel des Goto. A l’église éponyme de l’île, je ne trouvai personne non plus. Pas plus de chance quelques kilomètres plus loin, à Uragashira, petit hameau de quelques maisons et sa paroisse moderne. Si cachés ils avaient été, je décidai de me rendre à pieds au bout de l’île, au cap Dozaki, où se trouve l’église la plus ancienne de l’archipel, afin de trouver ces fameux chrétiens japonais. Deux heures de marche plus tard, au détour d’une petite route longeant la mer, j’aperçus enfin l’église de Dozaki, au fond de sa crique abritée, toute de brique, contrastant avec le paysage nippon et les plages alentours. J’y entrai : à part un musée, personne non plus. J’étais découragé. En sortant, j’entendis du reggae dans un petit bar attenant, à l’ombre des murs de l’enceinte sacrée. J’y entrai et trouvai une très vieille dame. Après avoir commandé un jus de melon – il faisait 34 degrés, avec un fort taux d’humidité – je lui demandai, à tout hasard, un peu désespéré, si elle était chrétienne. Elle me répondit directement, sans ambages, avec une franchise presque candide : « Oui ». Cette réponse toute simple m’a semblé alors comme descendue du ciel !

J’écris un livre sur les Japonais. J’aimerais beaucoup vous poser quelques questions en tant que descendante des chrétiens cachés de Kyushu. Est-ce que vous avez un peu de temps ?

            Oui, bien sûr. Mais vous savez, je ne suis pas d’ici. Je suis né et j’ai grandi à Oita-ken – l’un des départements de l’île de Kyushu, dont Fukue n’est qu’une petite île éloignée. Je ne suis venue ici qu’à mon mariage, alors je ne connais pas bien les histoires du passé.

En tant que chrétienne, à quoi ressemble votre vie ici, à Dozaki ? Vous vivez juste à côté de la plus vieille église de l’archipel…

            Oui, je m’y suis même mariée, à 21 ans. A l’époque, c’était très reculé. Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau courante, pas même la route que vous avez juste devant. Mon mari, qui était originaire d’ici – paix à son âme, il est mort à présent – utilisait son bateau pour circuler et rejoindre Fukue, plus loin, ou Nagasaki. L’eau et l’électricité ne sont arrivées qu’une dizaine d’années après moi – je devais avoir 30 ans, j’en ai 86 maintenant, c’était il y a presque soixante ans. A présent, il n’y a presque plus de chrétiens sur l’île. Vous savez, la plupart des gens sont très vieux, ils ont mon âge… On ne célèbre plus la messe qu’une fois par mois à l’église de Dozaki. Le prêtre vient d’Uragashira exprès. Nous ne sommes pas beaucoup à y assister. Le reste du temps, je fais deux petites prières par jour : une le matin, et une le soir – pas grand-chose, juste pour dire bonjour ou merci pour la journée. C’est que nous sommes tous pressés, on n’a pas le temps pour faire plus. Mais une petite pensée, c’est très bien, juste ce qu’il faut.

Les chrétiens du Japon sont longtemps restés cachés n’est-ce pas ? Est-ce que ça marque encore la façon dont vous priez ?

            Vous savez, je ne suis jamais allé à l’étranger. Je ne sais pas quelles sont les différences. Quand j’étais petite, j’allais au catéchisme tous les jours, après l’école, ça prenait beaucoup de temps ! Les jeunes n’ont plus le temps de faire ça de nos jours. L’église de Dozaki, quand elle a été construite, à l’époque – en 1908 – était encore marquée par le souci de se cacher, même si c’était après notre réhabilitation, sous Meiji : nous nous trouvons sur un cap, mais le bâtiment n’est ni visible depuis la mer, ni depuis la crique. Il faut bien le chercher, ou savoir où il est pour le voir de loin. Toutes les églises des Goto se trouvent en bord de mer, loin des communautés de l’intérieur, mais discrètement abritées des flux maritimes. C’est vraiment cultiver la marginalité – être sur le bord d’un archipel au bord de Kyushu au sud de l’île japonaise principale de Honshu… Pourtant, le gouvernement de Meiji a levé notre bannissement en 1873 !

Y a-t-il d’autres particularités des chrétiens cachés et du culte contemporain ?

            Je ne sais pas vraiment. C’est vrai que les étrangers s’étonnent souvent de certains détails : mettre une éponge au fond des bénitiers, remplacer parfois le Christ par des Japonais – l’église de Dozaki est consacrée au vingt-six martyrs de Nishizaki –,  déguiser les statues de la vierge Marie en divinité bouddhique… Mais si on nous interrogeait, à l’époque, il fallait bien trouver un moyen de cacher les références chrétiennes – et comme le culte de Kannon, la bosatsu de la miséricorde, est très répandu, transformer Marie en déesse bouddhiste fait plutôt sens sans trop trahir sa Foi – on dit d’ailleurs plutôt la sainte Marie ici, ou, plus courant encore, Kannon Maria. Ce qui compte, c’est ce que l’on pense à l’intérieur, pas ce que l’on montre.

L’intérieur qui prime sur l’extérieur, c’est pour cette raison par exemple que vous avez construit ce bar d’inspiration baba cool juste à côté de l’église ? C’est du reggae que l’on entend, non ? Ca jure un peu avec les lieux…

            C’est mon fils, Shirahama, qui a ouvert le bar. Quand mon mari est mort, il est revenu pour s’occuper de moi – mes jambes me font très mal. Je n’arrive plus à marcher longtemps, je ne peux plus me déplacer toute seule. Il est d’ailleurs en train de faire les courses, il ne va pas tarder à revenir. Il est très bricoleur : il fait tout tout seul. Il n’est pas très sensible à la religion non plus, mais peut-être qu’un jour… Même si c’est très reculé, on reçoit beaucoup de monde ici : de nombreux touristes viennent visiter l’église – des Coréens, des Américains, des Australiens, des Européens… L’endroit est devenu célèbre – retournement ironique de l’histoire pour des chrétiens cachés ! – et la fréquentation du bar est très internationale. Mon fils a marqué des choses en anglais un peu partout, mais je n’arrive pas à les lire et de toute façon, je ne parle pas la langue.

            Je lis, en effet : « Slow children », en référence sans doute au mouvement « slow life » qui a gagné les grandes villes japonaises après la catastrophe de Fukushima et alimente un retour des jeunes vers les espaces ruraux – on les appelle les I-turn. Un peu plus loin, je lis « I did it because I was told it was hard to do ». Autour, tout semble vintage, bricolé avec des matériaux de récupération, comme la vieille radio qui diffuse sa musique reggae entre les planches disjointes qui nous séparent de l’église et de la plage, juste derrière. Je demande à Madame Jitsuo si je peux la prendre en photo. Elle semble surprise et flattée, se recoiffe coquettement et remet son chapeau de paille, presque exactement au même endroit. Au moment où j’appuie sur le bouton de l’appareil, elle lève la main et me fait, à 86 ans, le signe « peace » avec son indexe et son majeur, le sourire timide et fatigué mais l’air paisible et amène.

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑