16. Entretien – Promouvoir l’internationalisation d’une région sinistrée : Miyagi-ken

Marica HONGO, jeune employée polyglotte à SenTIA, association d’accueil d’étrangers – Sendai, Miyagi-ken.

Le 11 mars 2011, les territoires du Nord-Est – le Tohoku – étaient touchés par le plus puissant séisme jamais enregistré au Japon, puis balayé par un tsunami d’une rare violence, tuant près de 25 000 personnes et ennoyant les systèmes d’alimentation de secours de la centrale nucléaire de Fukushima, dont le réacteur trois, entre autre, entra en fusion. Parmi les victimes, des habitants des périphéries résidentielles côtières de Sendai – métropole millionnaire à deux heures et demi de shinkansen de Tokyo et poumon économique de la région. Six ans plus tard, c’est là que je retrouve Marica HONGO, jeune femme dynamique de 29 ans, qui m’entraîne immédiatement dans le dédale des ruelles marchandes du centre-ville. Nous traversons quelques carrefours, pénétrons sous la verrière des allées couvertes, empruntons des routes de plus en plus étroites, jusqu’à nous engouffrer dans un passage souterrain quasi-invisible qui émerge, une cinquantaine de mètres plus loin, sur une petite cour intérieure d’un calme saisissant sur laquelle donne un café moderne logé en premier étage d’un bâtiment discret connu des seuls vrais habitants de la ville.

Marica est en effet une enfant du Tohoku. Elle est née non loin de là, dans le département de Yamagata, mais est arrivée à Sendai vers ses trois ans lorsque ses parents sont venus s’y installés – son père en est originaire. Elle n’a presque jamais quitté la ville depuis, sauf pour partir en voyage à l’étranger, et surtout pour aller faire ses études – mais ce n’était, au début, pas du tout prévu. Fraîchement sortie du lycée, elle envisageait d’intégrer la très prestigieuse université du Tohoku, à Sendai justement – l’une des trois grandes facs publiques du Japon, avec celle de Tokyo et celle de Kyoto. Mais après avoir échoué au concours d’entrée, elle s’est résignée à partir étudier dans la capitale : elle espérait intégrer l’Institut Universitaire Chrétien – choix qui n’a rien à voir avec la religion, elle aimait simplement le système d’enseignement, plus ouvert sur le monde, avec en particulier un an d’échange international obligatoire. Après deux années d’insuccès, elle s’est rabattue sur un troisième choix : l’Université de Chuo.

Tant d’échecs, c’était dur. Marica a passé toute sa première année en dépression, incapable non seulement d’aller en cours, mais aussi de dire à ses parents, restés à Sendai, qu’elle n’allait pas bien. Après avoir feint d’étudier pendant les six premiers mois, elle s’est résignée à dire la vérité, d’autant que Chuo s’apprêtait à tirer la sonnette d’alarme. Elle refit alors partiellement une seconde première année, au cours de laquelle elle est partie en Californie, à Riverside. Le choix n’était pas lié au hasard : son ancien lycée de Sendai était jumelé avec un établissement de Riverside, et elle avait accueilli en home stay un étudiant de là-bas pendant deux semaines (elle avait elle aussi fait l’échange dans l’autre sens par la suite). C’est donc son ancienne famille d’accueil qu’elle est allée voir, pendant deux mois. Elle en a profité alors pour rayonner jusqu’à San Francisco : c’est là, en visitant la prison d’Alcatraz, qu’elle a rencontré deux jeunes Allemands charmants avec qui elle est allée à Seattle dans la foulée – c’est qu’ils s’entendaient tous les trois très bien. Cette expérience humaine internationale l’a transformée.

En effet, à Tokyo et au Japon, tout le monde lui mettait la pression en lui demandant régulièrement son âge ou son université – ce à quoi elle avait du mal à répondre car elle avait intégré le supérieur avec deux ans de « retard » (on lui faisait bien sentir) et n’avait pas obtenu l’établissement qu’elle visait… Mais aux Etats-Unis, personne ne lui a posé de questions similaires : elle s’est sentie libérée ! Sa honte est partie. « Ces deux mois aux Etats-Unis ont été comme une thérapie pour moi » confie-t-elle. Avant d’y aller, elle ne savait pas si elle serait capable de terminer ses études. A son retour, elle se sentait nettement mieux. Entrée en troisième année, elle est devenue plus active : elle a rejoint un club d’escalade, elle s’est fait des amis, elle qui était restée toute seule pendant deux ans, elle a même rencontré son compagnon, un Suisse. Elle a fréquenté beaucoup d’étrangers à l’Université de Chuo à partir de là. En quatrième année, elle est partie en Malaisie où une de ses amies se mariait, elle est allé à Singapour aussi, et à Shanghai où son copain faisait un stage. Bref, lorsqu’il lui a fallu choisir un emploi à l’issu de sa cinquième année de licence, travailler au contact des étrangers lui semblait tout désigné. Elle a donc postulé à l’Organisation Japonaise d’aide au Développement, à la Fondation du Japon et à d’autres offres. Amazone lui a proposé un CDI. C’était un emploi en or, avec un très bon salaire et une situation stable à Tokyo. Mais elle a reçu en même temps une offre de CDD à Sendai de la part d’une association publique qui tente de faciliter l’insertion des étrangers dans la vie quotidienne de la ville : SenTIA – pour Sendai Tourism, Convention and international Association. Elle n’a pas hésité : elle a décliné l’offre de rêve d’Amazone et a accepté celle, nettement moins glorieuse, de SenTAI. Et elle est repartie définitivement à Sendai.

Bien sûr, tous les Japonais auraient choisi le CDI dans un groupe international comme Amazone. Pas elle. Sans doute en raison de son retard dans ses études, de son parcours atypique, de son attachement pour sa ville. Elle a choisi le contrat précaire de cinq ans et son mauvais salaire. Mais elle ne le regrette toujours pas, y compris maintenant que la dernière année est venue et qu’il lui faut trouver un autre emploi. Son travail au contact des étrangers venus s’installer à Sendai lui plait énormément. Chaque jour est différent du précédent, les tâches sont très variées. L’association propose par exemple des cours de japonais deux fois par semaine, gratuitement, assurés bénévolement par des retraités – cela est aussi très utile pour leur propre insertion, et éviter leur isolement. Marica assure parfois des services d’interprétariat par téléphone, gratuits, lorsque des étrangers se trouvent en difficulté. La veille par exemple, elle a reçu un appel de la Poste car un étranger qui ne parlait pas japonais voulait envoyer de l’argent sur un compte bancaire canadien – et malheureusement, l’employé des postes ne parlait pas anglais. Parfois, ce sont les Japonais qui appellent l’association pour se plaindre des étrangers, en particulier concernant le système de tri des déchets, le bruit, ou encore le parking sauvage des vélos. Marica tente des intermédiations pour régler les conflits qui, la plupart du temps, ne relèvent que du choc culturel. Peu de Japonais, au final, ne fréquente vraiment des étrangers, surtout à Sendai, qui n’est pas aussi internationale que Tokyo, Osaka ou Kyoto. La plupart ne sait pas comment réagir, et a besoin de conseils.

C’est pour remédier à ce genre d’incompréhensions mutuelles que Marica organise aussi de temps-en-temps des événements : soit des kermesses où une communauté est mise à l’honneur – récemment, c’était le Népal, car de nombreux Népalais sont venus à Sendai après le séisme meurtrier qui a touché leur pays deux ans auparavant – soit des mises en situation : par exemple, la dernière fois, elle avait confrontés des Japonais à des feuilles de déclaration d’impôt ou des formulaires d’enregistrement rédigés en anglais, pour que les gens se rendent compte de ce que représente le fait de vivre dans un pays dont on ne parle pas bien la langue. Au final, l’association où travaille Marica contribue au dialogue entre les Japonais et les étrangers, mission d’autant plus importante que Sendai s’internationalise rapidement.

En effet, 40 % des étrangers résidant à Sendai sont des étudiants inscrits à l’Université du Tohoku. Or, depuis la catastrophe de 2011, l’établissement a ouvert des cursus entièrement en anglais sur l’étude, l’analyse et la prévention des risques, attirant de nombreux étudiants supplémentaires, mais également des enseignants-chercheurs et des post-doctorants accompagnés, souvent, de leurs familles. Si l’entreprise fait partie d’un vaste plan de revitalisation de la région, elle accroît la présence d’étrangers et rend donc nécessaire non seulement des infrastructures spécifiques, mais aussi des organismes de médiation et d’accueil. Marica et SenTIA ont donc un rôle majeur dans le processus d’ouverture de Sendai au monde, même si pour le moment la métropole est encore très loin des taux d’internationalisation de Tokyo. Récemment, Marica s’est engagée dans un travail de sensibilisation aux règles de bienséance dans les écoles de langue que fréquente la population très jeune des étrangers de Sendai. Elle organise aussi des missions civiques, comme le nettoyage des rues en groupes mixtes – les Népalais étaient très impliqués. Enfin, à la rentrée, elle organise un grand festival multiculturel, avec des concours d’expression en langue japonaise. Pour Marica, c’est normal de régulièrement parler avec des étrangers, mais ce n’est pas le cas de tout le monde, loin de là : ces événements et ces petites actions apaisent les réticences et les craintes que certains locaux, un peu fermés, peuvent ressentir. Enfin, elle cherche également à faciliter au maximum l’installation des étrangers : elle a ainsi dressé la liste des hôpitaux bénéficiant de services (ou du moins de médecins) parlant anglais. Elle a également multiplié les fiches techniques bilingues sur les tâches quotidiennes – comme par exemple comment ouvrir un compteur à gaz.

A l’heure où son futur redevient incertain avec la fin de son contrat, Marica ne songe pas repartir de Sendai, ou du moins du Tohoku, et souhaite rester au contact des étrangers qui viennent d’y installer. Plutôt que de partir loin, faire venir des gens de tout horizon est un peu une façon de s’expatrier et de se dépayser sans avoir pour autant le sentiment d’abandonner les siens. Et c’est ce qu’elle compte continuer de faire, à sa mesure, sans pression.

Publicités

15. Entretien – Être détenteur d’un savoir artisanal traditionnel : fabriquer des shamisens

Atsuki FUJIMURA, Jeune artisan-apprenti dans un atelier de fabrique de shamisens  – Nippori, Tokyo.

A Tokyo, on oppose souvent la ville haute du plateau de Musashino, à l’ouest, traditionnellement celle de la noblesse enroulée en une spirale révérencieuse autour du palais de l’empereur, et la ville basse, dans la plaine de l’est, où s’entassaient les foules animées des commerçants, des artisans et du menu-peuple d’Edo. C’est à Nippori, haut-lieu de la ville basse justement, qu’Atsuki m’avait donné rendez-vous. Au sortir de la gare, on plonge dans l’entrelacs compliqué des cimetières urbains de Yanaka, on descend l’étroite rue marchande de Yanaka Ginza – à contre-sens d’un dense flot de touristes – puis on émerge près de Sendagi, entre des échoppes traditionnelles, des bistrots discrets en vieux bois patiné, et deux-trois stands d’immondes bibelots made in China. Atsuki m’attend, décontracté – jeune-homme absolument superbe d’assurance, de flegme et d’énergie, association de contraires subtile que rarement dégagent les Japonais de son âge – son instrument de musique dans le dos : un shamisen – sorte de « banjo » à trois cordes traditionnelle que l’on gratte, pour ne pas dire tape, avec un plectre, la plupart du temps en ivoire.

Atsuki – littéralement « arbre chaud », pléonasme qui illustre bien sa personnalité – est en effet apprenti dans un atelier de fabrique de shamisen de la ville basse, comme il en reste encore quelques-uns. Il a 25 ans, et est entré au service de son maître seulement quatre mois plus tôt – il débute encore dans l’acquisition d’un savoir ancestral. Mais le shamisen est une passion qu’il a découverte six ans auparavant le jour de son arrivée à l’Université de Tôyô, à Tokyo – lui, petit provincial du département d’Akita, perdu dans les froides provinces du Nord du pays. Fils d’un champion de ski qui lui a fait faire du sport jusqu’à saturation, il a, une fois sorti du joug parental, définitivement rompu avec l’exigence des entraînements physiques pour s’adonner à celle non moins astreignante de la musique – et du français, qu’il parle étonnamment bien. A l’origine, il ne savait pas quel instrument choisir. Il ne voulait toutefois pas d’un instrument qui ne produise que du rythme, comme le taïko – le tambour japonais : la mélodie et la fraîcheur du son étaient tout aussi importantes. Il a finalement opté pour le shamisen, le plus populaire de la culture japonaise, utilisé aussi bien dans le théâtre que dans la musique folklorique. Sa pratique assidue l’a par la suite conforté dans ce choix, jusqu’à la passion.

Son université ne dispensant pas de cours – le shamisen n’est, finalement, pas si répandu de nos jours – il a dû aller apprendre à jouer en dehors de son campus, à Asakusa – quartier historique hautement réputé pour la transmission des savoirs traditionnels en tout genre du Japon – dans une école de musique conseillée par sa mère. C’est là qu’il a appris à jouer le style tsugaru – moderne, très dynamique, utilisé des années 1960 aux années 1980 dans les films de yakuza (la mafia nationale). En fonction du style de musique joué, par ailleurs, les shamisens diffèrent. Il en existe de trois sortes : les fins (dits osozao) pour la musique « classique », les moyens (chûzao), polyvalents, et les gros (futozao) pour la musique populaire – minyô, style folklorique. A présent, cela fait donc plus de six ans qu’Atsuki joue du « gros shamisen », et quatre mois qu’il apprend à les fabriquer. C’est un instrument particulièrement délicat et précieux. Le bois, par exemple, est naturellement rouge-pourpre et provient d’une essence rare : le kôki (ou akaki). Les cordes sont en soie – contrairement à la guitare, on ne dit d’ailleurs pas corde pour le shamisen, mais fil ; la caisse de résonnance est recouverte d’une peau de chat – pour les sons délicats – ou de chien – pour les sons plus vifs. Chaque shamisen prend ainsi beaucoup de temps pour être fabriqué : c’est un objet précieux. Il est de surcroît de plus en plus cher.

En effet, le shamisen connaît actuellement une crise. D’une part, de moins en moins de Japonais en joue – effet sans doute de mode et de génération. Par ailleurs, les coûts de fabrication se sont récemment envolés. Le bois, par exemple, est importé d’Inde : essence précieuse, elle est menacée de surexploitation, et est de plus en plus difficile à trouver. Les peaux de chien et de chat sont importées de Chine ou de Corée du Sud – où on mange ces pauvres bêtes – mais elles se font elles-aussi rares. Les lobbies de défense des animaux attaquent d’ailleurs régulièrement les entreprises d’import de ce cuir décrié, et font des difficultés aux ateliers de shamisen. Les associations de protection de l’environnement, également, dénoncent l’usage irraisonné du bois rouge indien. La matière première nécessaire à la fabrique des instruments est donc à la fois polémique, rare et chère.

De là, découlent deux conséquences dramatiques pour les ateliers : d’une part, le nombre de nouveaux joueurs décroît rapidement – pour des raisons de coût d’achat de l’instrument ou de sensibilité éthique – d’autre part, le marché des shamisens de seconde main a pris le pas sur celui du shamisen neuf : il ne s’en vend donc presque plus… et quand un novice se décide quand même à apprendre à jouer, les jeunes se tournent vers des instruments plus « industriels » qui ont remplacé beaucoup d’éléments traditionnels par du plastique et des fibres synthétiques – y compris les cordes, qui tendent à substituer le nylon à la soie. En un mot, tout concoure à menacer la profession et le savoir-faire acquis au fil des siècles depuis au moins l’ère Edo. Le marché de la réparation de shamisens abimés par le temps – les peaux, frappées par le plectre, sont particulièrement exposées au risque de déchirure – est lui aussi en décroissance : les personnes âgées hésitent à présent à réparer un instrument coûteux. Souvent, quand il se détériore, elles arrêtent tout simplement d’en jouer – et le nombre de pratiquants s’étiole, y compris parmi les joueurs expérimentés.

C’est pour répondre à la crise du secteur que le patron d’Atsuki compte développer le marché en France et en Europe. Bien sûr, très peu d’Occidentaux connaissent cet instrument, et encore moins savent en jouer. Dans un premier temps, il est donc crucial de promouvoir son image, d’en diffuser autant le son – particulier, subtile – que toute information relative à son histoire, son usage, son apprentissage. Dans un deuxième temps, l’atelier d’Atsuki, s’il reçoit des commandes, expédiera depuis le Japon les instruments flambants neufs. Cela suppose toutefois que les Européens aient accès à des cours – en ligne ou, mieux, dans des écoles de musique. L’offre est à développer, tout est à faire à partir de presque zéro… Enfin, dans un troisième temps, dans le cas où la greffe aurait pris, Atsuki irait s’installer en France pour y ouvrir une boutique, annexe de l’atelier de Nippori, où il commercialiserait directement le shamisen sur place et où il pourrait également y proposer quelques cours de musique – sans doute à Paris, ou à Lyon, ville jumelée avec Yokohama aux relations culturelles intenses avec le Japon depuis le 19ème siècle. Pour le moment, Atsuki n’en est qu’à la phase 1 de l’ambitieux plan de son patron : la communication, en particulier sur les groupes franco-japonais de Facebook et sur le net. Et il a tellement de choses à apprendre encore.

Dernier arrivé dans l’atelier, il est le kohaï de la PME qui ne compte, en plus de lui, que trois personnes : l’artisan en chef, qui n’a que 58 ans – ce qui n’est pas très âgé en comparaison d’autres ateliers – le premier artisan, d’une trentaine d’années, et le second artisan (une femme) d’une quarantaine d’années, tous deux ses sempaïs. Autant dire que tout le monde est bien occupé et, surtout, se doit d’être polyvalent. Le monde des petites entreprises du nord et de l’est de Tokyo est très affairé, mais également très fragile. Quand Atsuki y repense, rien ne le destinait à y entrer : après tout, il est diplômé de droit, et aurait dû devenir juriste ou avocat. Mais il ne regrette absolument pas les choix qu’il a fait, et de conclure : «  Pour populariser le shamisen, je ferai n’importe quoi. » Il me demande alors si j’ai encore un peu de temps – « bien sûr, je suis là pour ça ». Il m’emmène dans une salle de musique, à deux pas de notre lieu de rendez-vous, où s’affairent, dans une cacophonie bon enfant, une vingtaine de joueurs d’instruments traditionnels japonais. Atsuki est le seul à avoir apporté un shamisen, mais l’on trouve aussi deux kotos – sorte d’harpes horizontales – des shakuhachi (flûtes en bambous), et même, chose rare, un luth japonais – le biwa. Sortant son instrument enveloppé comme un trésor fragile dans une house noire et un tissu de coton blanc, Atsuki se met à jouer, assis en tailleur à même le tatami de la pièce, au milieu de ses nombreux collègues tout aussi affairés que lui, et entonne un morceau enjoué de tsugaru, l’air à la fois concentré et détendu.

14. Entretien – Être sur-insulaire dans un archipel morcelé

Kiyoshi Okuhara, Directeur d’un laboratoire salin – Aguni-shima, Okinawa.

La sur-insularité, dit Philippe Pelletier – géographe reconnu spécialiste du Japon –, c’est l’insularité au carré : c’est être l’île à la périphérie d’une île. Le Japon est constitué d’un bloc de quatre îles principales – dit Hondô – et de plusieurs milliers de petites îles secondaires – dites rettô – qui ont joué un rôle très important dans le rapport de l’archipel au reste du monde : espace tampon lors de la période de fermeture, espace de commerce, espace de piraterie, espace d’exil (volontaire ou forcé), espace sacré, espace tabou… Être sur-insulaire participe du rapport au monde et de l’histoire des Japonais.

Dans ce contexte géographique très particulier, Monsieur Okuhara relève d’un schéma encore plus complexe. Né à Naha, la principale métropole de la plus grande île – Okinawa Hontô – de l’archipel des Ryukyu, il a déménagé sur l’îlot d’Aguni il y a seize ans de cela : il vit donc sur l’île périphérique de l’île principale d’un archipel périphérique au bloc central-insulaire du pays. Dans ce cas extraordinaire (au sens littéral du terme – hors des situations communes), comment, exactement, dire le rapport à la terre – le Japon n’est pas un continent, et, contrairement à la Corse, on ne peut parler de « continentaux » quand on parle des autres Japonais – et comment vivre au quotidien dans un tel éloignement ?

« Avant de venir à Aguni pour y occuper mes fonctions d’ingénieur au laboratoire salin, je n’avais jamais entendu parler de l’île. Pourtant, je suis originaire d’Okinawa Hontô, et j’ai toujours vécu à Naha, la « capitale » des Ryukyu. Seize ans plus tard, il m’est impensable à présent de retourner vivre ailleurs. Je suis tombé sous le charme de cette vie perdue dans l’océan. Mais nous ne sommes pas seuls vous savez : nous formons une communauté très soudée, où l’entre-aide est primordiale. Ici, la plupart des gens sont très âgés, et les jeunes quittent l’île pour ne plus y revenir, sauf pour les vacances, les rites funéraires, l’hommage aux ancêtres, ou une fois à la retraite. C’est qu’il n’y a pas grand-chose ici : une école primaire – flambant neuve toutefois, depuis l’année dernière ; le gouvernement a investi – un collège, un magasin, un bar, trois ou quatre auberges… Dès que l’on entre au lycée, il faut quitter Aguni pour se rendre à Naha ou, tout du moins, sur Okinawa Hontô. Mes filles par exemple : l’une est à l’université à Kyoto – en histoire – l’autre est en terminal à Naha et espère intégrer l’université de biologie médicale de Kumamoto, dans le Kyushu, à deux heures d’avion (auxquelles s’ajoutent les trajets complémentaires en train, en bus et en bateau). Partir, c’est un peu le destin obligé de tout jeune originaire d’ici. Il y a une célèbre chanson à ce titre, au sujet d’une mère qui regarde s’éloigner le bateau qui emporte son jeune fils. Une pierre dans le port lui est dédiée : de là, des générations de parents ont regardé partir leurs enfants dans l’espoir qu’il ne leur arrivera rien, sinon de revenir bientôt. Il ne reste, du coup, que très peu d’adultes en âge de travailler, et beaucoup d’anciens.

Cette démographie particulière, liée à notre isolement et à l’étroitesse de notre communauté insulaire, oblige les hommes valident à la polyvalence. Je suis directeur, depuis peu, du laboratoire de sel, à l’autre bout de l’île, sur la face nord – très exposée au vent, il n’y a que des champs, l’ancien aéroport qui a fermé il y a deux ans, officiellement pour obsolescence, et le port de pêche où ne s’activent plus quotidiennement que trois bateaux. Mais je passe une grande partie de mon temps libre à rendre de (menus) services à tout va : entretien des communs, fauche, nettoyage des allées ou des sanctuaires, livraisons en tout genre… Dès qu’il y a un souci, c’est aux forces vives restantes que les personnes âgées font appel. Et on reste actif très vieux ici : avoir 70 ans n’est pas considéré comme faire partie du troisième âge, et beaucoup de septuagénaires s’occupent des octogénaires voire des centenaires de l’île – et il y en a !

Même si on est physiquement isolé du reste de l’archipel des Ryukyu – et de surcroît du pays, cela va sans dire – on ne se sent donc pas seul. Aguni est divisée en onze communautés, chacune avec un local pour se réunir – nous faisons une fois par mois un apéro (on l’appelle nomikai) tous ensemble – des rites, des événements culturels, des voyages parfois – un tous les deux ans. Chaque (micro-)communauté possède également une cagnotte, à laquelle tous contribuent une fois par mois à l’occasion de l’apéro mensuel : elle nous sert à acheter des équipements en commun, à financer les événements et, quand l’occasion se présente, à aider un membre en difficulté financière – cela peut arriver, un décès, une maladie, une invalidité temporaire, une climatisation à changer, une panne de voiture… La solidarité est primordiale pour la survie de l’île, la sécurité de ses habitants et la bonne entente générale – sur un espace aussi réduit, peuplé de seulement 800 âmes, tout conflit, même anecdotique, prend immédiatement des proportions incroyables.

Il y a bien quelques tensions, évidemment… et surtout, chose curieuse, une rivalité entre deux « groupes culturels », qui s’exprime surtout dans les compétitions sportives (et les élections) : le groupe de l’ouest, composé du village principal divisé entre le bloc Nishi et le bloc Higashi, et le groupe de l’est, rassemblé dans son hameau – Hama. Ils sont si différents que leur dialecte respectif n’a absolument rien à voir l’un avec l’autre : une si petite île, et deux langues distinctes ! Les anciens disent qu’à l’origine, une communauté venant d’une île en péril serait venue trouver refuge sur la partie Est d’Aguni, laissée alors inculte, au grand plaisir des landes.

Au-delà de cet événement ancestral qui s’est à moitié perdu dans les mémoires, il y a peu de brassage ici : seule une liaison maritime par jour nous relie à Naha – aucune avec les autres îles alentour, que l’on voit pourtant parfaitement se dessiner sur l’horizon : si proches et pourtant inaccessibles, cela nous rend plutôt tristes, mais aucune ligne de ferry ne serait rentable, et l’archipel est finalement plus une juxtaposition d’îles rattachées à la seule Naha qu’un réseau parcouru en tous sens, comme il a pu l’être historiquement, il y a cent ans de cela. Les temps changent. La conséquence, c’est que tout le monde se connait et qu’il n’y a que peu de visages nouveaux, immédiatement identifiés. Je n’ai moi-même pas mis longtemps à me faire connaître de toute Aguni ! Mais je ne peux pas dire que j’ai été mal accueilli, bien au contraire. Je me sens parfaitement intégré. J’ai même retapé une vieille maison traditionnelle, toute de bois et de tatami – elles sont rares sur l’île, la plupart a rebâti les vieux bâtiments en béton, plus facile d’entretien et plus résistant aux nombreux typhons qui nous balaient chaque année – l’île, curieusement toute plate, est très exposée aux vents, ce qui explique aussi l’absence d’arbres.

L’isolement, enfin, est tout relatif. On a l’impression que l’espace se resserre, mais en même temps, comparé à avant, on vit mieux. Les anciens m’ont raconté comment se passaient leur quotidien il y a soixante ans, au sortir de la guerre, dans les années 1940 ou 1950. A l’époque, même si l’île comptait alors plus de 3 000 habitants, il n’y avait qu’une liaison par semaine avec Naha. Parfois, quand survenait un typhon, elle pouvait être interrompue dix jours, quinze jours voire plus. L’île, assez inhospitalière, vivait en autarcie. En particulier, il n’y a pas d’eau en surface : à peine une source… le système d’approvisionnement était vital pour la communauté. Six puits alimentaient l’ensemble de la population. Tous les matins, les femmes allaient y chercher l’eau nécessaire à la journée, qu’elles versaient dans d’immenses blocs en pierre évidés disposés devant chaque maison – les tuji. Par la suite, les logements se sont dotés de tanks sur les toits pour récupérer l’eau de pluie – ils sont encore utilisés. Récemment, une usine de dessalement d’eau de mer a été installée sur le flanc est d’Aguni. Nous n’avons plus de problème d’eau courante, mais le litre est presque deux fois plus cher que sur Okinawa Hontô. Tout est plus cher de toute façon : l’essence, les déplacements, les aliments de l’unique petit (super-)marché… C’est le paradoxe : les gens vivent avec moins qu’ailleurs mais dépensent plus. Notre ravitaillement et toute notre survie dépend de la régularité de la liaison maritime avec Hontô, ce qui n’était pas le cas un demi-siècle auparavant – c’est sans doute pour cela qu’on a l’impression d’être plus isolé malgré l’augmentation des fréquences du bateau qui nous dessert.

Avant, Aguni était véritablement une île fonctionnellement éloignée : un moine avait même été envoyé en exil il y a plusieurs centaines d’années de cela, après une grande bataille bouddhique perdue par sa secte. Il vivait dans la grotte naturelle au nord d’Aguni, creusée dans les coraux dont l’île est constituée à presque 80 %. Il n’est pas rare qu’une île éloignée ait servi de terre de bannissement – on pouvait y trouver des moines, des nobles déchus voire des empereurs ayant renoncé au trône. L’usine de sel où je travaille est un cas assez intéressant qui illustre cette fonction des rettô. En 1904, le gouvernement, ayant besoin de fonds pour financer la guerre contre la Russie et la modernisation de l’armée, avait nationalisé toutes les salines et la production de sel du pays. Il était alors interdit de commercialiser du sel à titre privé. Pour contourner la loi, des « laboratoires » se sont mis à produire du sel grâce aux financements de « recherche » du gouvernement, ce qui était une façon détournée de commercialiser du sel en tant qu’unité de production privée. Aguni a bénéficié de ce traitement en raison de son éloignement. Si le sel est redevenu un commerce libre en 1997 – assez tardivement toutefois – la saline dont je suis le directeur actuel a gardé son titre de « laboratoire », même s’il s’agit d’un centre privé de production – et de commercialisation, bien entendu.

A présent, je mène un projet que j’espère pouvoir réaliser d’ici à cinq ans, afin de contribuer à la revitalisation de l’île – pour moi, c’est comme une façon de remercier tout le monde, tout en essayant de me rendre utile pour la communauté. Aguni n’accueille presque pas de touristes. Mon objectif est de produire une bière locale et de la vendre, dans un premier temps dans tout Okinawa, puis à Tokyo et ensuite dans le reste du pays, afin d’une part de nous faire connaître et d’autre part de faire entrer quelques devises qui permettraient de relancer l’économie et de restaurer un peu de la vitalité d’antan. Pour le moment, je n’en suis qu’à la phase de développement, avec trois autres personnes : un ancien, un jeune d’ici, et une femme d’une quarantaine d’années. Tous les quatre, nous sommes en train de faire pousser les ingrédients derrière mon jardin et nous testons différents processus de fermentation. Il faut que la bière ait un goût qui évoque notre insularité, notre culture okinawanaise et méridionale, notre singularité – notre identité, en un mot. C’est un vrai défi, mais je suis particulièrement enthousiaste ! Nous prenons tous sur notre temps libre, mais d’ici quelques années, peut-être pourra-t-on même trouver notre bière jusque sur les marchés ou dans les bars européens…

13. Entretien – Descendre d’un ancien royaume conquis par le Japon : les Ryukyu

Monsieur Nakazato, Professeur et directeur d’une école du soir – Naha, Okinawa.

 

Vus d’Europe, les Japonais apparaissent souvent comme un peuple homogène, avec leur culture, leur langue unique, étrange ou belle – c’est fonction des goûts – leur empereur, leur territoire étriqué s’étendant d’Hokkaido, proche de la Sibérie russe, à Okinawa, non loin de Taiwan. C’est sans compter sur le fait, historique, que ces territoires des franges extrêmes ont été conquis sur de vieux peuples autochtones et d’anciens royaumes : les Aïnu au Nord, le royaume des Ryukyu au Sud – actuellement dit archipel d’Okinawa.

Monsieur Nakazato est justement un descendant du peuple des Ryukyu. A bientôt 70 ans, il vit de cours qu’il donne dans une école du soir, à Naha – « capitale » de Hondô, la principale île de l’archipel – dans un vieil appartement aux tatamis mités, débordant de livres pêle-mêle, de tableaux noirs entreposés ça et là, et de graffitis sur les lambris disjoints laissés par trente générations d’écoliers (in)disciplinés. C’est dans cet antre hétéroclite du savoir qu’il me reçoit.

« Quand on pense à Okinawa, on pense certes à la colonisation japonaise. Mais, contrairement à tous les regards qui se portent sur l’île principale, les îles éloignées de l’archipel sont les véritables conservatoires de la culture des Ryukyu. Je suis moi-même originaire d’Aguni, un îlot d’à peine 800 habitants plus à l’ouest, à deux heures de bateau de Naha. J’y suis né, le 25 novembre 1947, au lendemain de la guerre. Le Japon était alors exsangue. Dernier d’une famille nombreuse, j’ai huit frères et sœurs – deux sont morts tout jeunes, le deuxième et le troisième, le sixième les a rejoint il y a peu. A 14 ans, fraîchement sorti de l’unique collège d’Aguni, je suis venu à Naha pour y faire mes classes de lycée, puis mon université, à l’institut universitaire chrétien – ce n’est pas que je suis converti, mais à l’époque, j’avais de mauvaises relations avec mes parents, et le christianisme m’interpellait.

Okinawa, ce n’est pas le Japon. Le peuple d’Okinawa est un peuple colonisé – surtout l’île principale, Hondô. Je ne suis pas le seul à le penser : nous sommes nombreux ici à être très critiques face au Japonais. Ils sont venus, nous ont conquis, nous ont acculturés. Quand j’étais petit, je parlais le dialecte de mon île, Aguni. Une fois entré à l’école primaire, j’ai dû apprendre le japonais. Et quiconque utilisait le patois local était puni et affublé d’un bonnet d’âne. Ca ne m’est pas tellement arrivé, mais certains l’ont souvent porté, jusqu’à avoir honte de notre langue et de nos coutumes. Par contre, en dehors de l’école… c’est une autre histoire ! On quittait les habits du parfait petit citoyen nippon et on redevenait des enfants des Ryukyu. En famille, on ne se parlait qu’avec le dialecte ! Plus maintenant… je ne sais pas trop pourquoi. Je pense que c’est l’arrivée des militaires américains qui a tout changé. C’était en 1972, pour la guerre du Vietnam. Ils ont installé leurs bases ici, à Okinawa. La population était contre, mais face au pouvoir de Tokyo, on ne pesait pas grand-chose. Les militaires américains ont commis de nombreuses exactions : viols, vols, bagarres… par réflexe, nous nous sommes mis à défendre la culture japonaise, celle-là même que l’on nous avait imposée enfant. Et depuis, même avec mes frères et sœurs, je parle japonais… Enfin, parfois, le patois refait surface, et alors, tout se mélange un peu. Quand ça arrive, même les Japonais ne nous comprennent plus – le soir surtout, au bar, ou dans les restaurants de Naha encore tenus par la communauté d’Aguni où les anciens se rassemblent, une fois par semaine environ.

Naha et Hondô sont très acculturées. En surface, seulement. Quand on prend la peine de sortir des sentiers battus par les flots des touristes, on tombe très rapidement sur les petites ruelles de l’envers où se trouvent les boutiques, les restaurants, la vie du menu peuple venu de tout l’archipel – Naha est un véritable carrefour. La communauté d’Aguni y est présente, bien sûr, mais on trouve aussi des personnes originaires de tous les Ryukyu – Miyako-jima, Kumejima – célèbre pour son awamori, un alcool typique de la région que l’on ne trouve nulle par ailleurs – Tonaki-shima, l’archipel Kerama… C’est un véritable creuset de tous les Ryukyu. Néanmoins, malgré ce brassage immense, le véritable cœur des Ryukyu bat dans les rittô – les îles éloignées, comme Aguni. Les Japonais n’avaient d’yeux que pour Hondô. Ils ont complètement négligés les rittô. Enfin, ils y ont instauré le minimum pour assurer leur domination culturelle. Contrairement à Taiwan ou à la Corée, elles aussi (anciennes) colonies de l’empire, le Japon n’y avait pas, jusqu’à très récemment, fondé d’université, juste des écoles normales, pour former les instituteurs et les professeurs du secondaire qui assuraient, par la suite, le contrôle des jeunes générations via leur scolarisation. L’université, c’était beaucoup trop permissif… Okinawa est une île bien obéissante, dressée comme un chien ! Mais hormis cela, nous étions assez tranquilles, nous, les habitants des rittô. Le Japon n’investissant ni hommes, ni matériel, ni capitaux chez nous, les îles éloignées sont restées plutôt pauvres, livrées à elles-mêmes. S’est alors installée une sorte de ségrégation économique entre les gens de l’île principale et ceux des îles périphériques, touchant parfois au mépris. La réussite sociale était pour Naha, les infrastructures, les services, les emplois… c’est devenu une sorte de pompe aspirante, un centre incontestable et irrésistible, surtout pour les jeunes qui n’avaient, de toute façon, pas le choix, comme moi – il n’y avait pas de lycée sur mon île.

A présent, l’acculturation est presque totale chez les nouvelles générations. Beaucoup souhaitent partir pour Tokyo ou les grandes villes de Honshû – Kyûshû également, parfois. Ils écoutent la même musique, regardent les mêmes émissions, s’habillent et parlent de la même façon. Leurs visages, pourtant, sont différents, leur peau aussi – plus foncée. Mais tous ne souhaitent pas quitter l’archipel – pas pour toujours du moins. Certains reviennent, cinq, dix, quinze, trente ans après – à la retraite parfois. L’identité du peuple des Ryukyu est toujours bien affirmée, elle ne se jette pas comme on se débarrasse de vieilles choses. Quand je suis allé en France, par exemple, l’année dernière, je ne me suis pas présenté comme Japonais, mais comme habitant d’Okinawa. Il existe tant de différences culturelles entre le Japon et nous. Par exemple, nous sommes certes animistes, mais nous ne pratiquons pas le shintô. Nos sanctuaires ont beau avoir des torii, l’architecture, l’esprit des lieux sont très différents des sanctuaires shintô japonais. L’intérieur est très dépouillé. Il n’y a pas grand-chose, à part une petite statue du dieu (local) et quelques bols de sable pour planter des bâtonnets d’encens. Il n’y a aucun temple bouddhiste non plus.

Mon île, Aguni, est encore plus singulière. Notre dialecte vient d’Asie de l’est – la Corée, ou la Chine du Sud, vers le Vietnam, comme beaucoup de choses de l’ancien royaume des Ryukyu. Mais la coutume la plus originale est sans doute notre culte funéraire. Au Japon, normalement, bouddhisme oblige, on brûle les défunts puis on place leurs cendres et les morceaux d’os restant dans des urnes entreposées dans des tombes très étroites au sommet desquelles on plante des panneaux de bois verticaux portant des inscriptions religieuses. A Aguni, on ne brûle pas les corps. On les inhume tout d’abord tels quels dans des tombes creusées à même la roche volcanique, face à la mer – certains caveaux sont immenses, jusqu’à 100 m2 et même plus parfois. Puis trois, cinq ou sept ans plus tard, on ré-ouvre le tombeau, on sort le corps, on le nettoie puis on met les os blanchis dans une jarre en commençant par les pieds et en finissant par la tête, avant de remettre le tout dans la sépulture et de la refermer jusqu’au prochain membre de la famille. J’ai moi-même procédé au nettoyage des os de ma mère il y a six ou sept ans – et beaucoup de monde était venu assister à la cérémonie, l’île entière et quelques touristes. C’est une coutume unique qui n’existe nulle par ailleurs. Sur Okinawa Hondô, on la pratiquait il y a encore un siècle, mais les Japonais ont tout effacé et à présent les gens y brûlent les morts, comme dans n’importe quel département du pays. Hondô a adopté les pratiques bouddhistes nippones…

L’originalité de la culture des Ryukyu vient du fait que l’archipel a toujours été un carrefour de différentes cultures de Pacifique : la Chine, la Corée, le Japon, Taïwan aussi, et le Vietnam – encore maintenant, la culture du Vietnam est assez vive ici. S’y croisaient des pirates, des marchands, des Européens également lors de leur phase d’expansion et de Grandes découvertes, des pêcheurs, des moines en exil ou en pèlerinage… A présent, grâce à Internet, Okinawa n’est plus isolé comme au début de la colonisation : l’archipel renoue avec son destin de carrefour. L’aéroport est devenu trop petit, les avions s’y bousculent. Un jour, j’espère que les Ryukyu redeviendront indépendants. Pour l’heure, c’est surtout la présence américaine qui focalise les tensions et attise les revendications politiques des nationalistes locaux. En 2010, à la suite d’une immense mobilisation de contestation du déménagement d’une base des marines, nous avons réussi à faire chuter le gouvernement en place à Tokyo – celui du premier ministre Yukio Hatoyama. C’était une grande victoire que de faire reculer le Japon. Mais les Américains sont toujours là, et avec les tensions entre les deux Corée, ils ne sont pas prêts de partir – et nous de nous libérer du joug de l’axe Tokyo-Washington. »

12. Entretien – Descendre des chrétiens cachés de Kyushu et des Goto

Madame Jitsuo, habitante de Fukuejima, dans l’archipel des Goto – département de Nagasaki

            Le Japon a alterné les périodes d’ouverture et de fermeture à l’étranger. Au moment où les Européens partaient à la conquête du monde, poussés par la recherche des épices et des richesses décrites dans le livre des merveilles de Marco Polo, les Japonais, d’abord très curieux de nos mœurs et réceptifs à nos religions, ont très vite fermé leurs frontières, comprenant le danger qui liait évangélisation de masse et subordination au pouvoir de l’Eglise – et donc à l’Occident. Ils ont alors, dans un grand mouvement, banni en 1612 les Européens, les jésuites, les Chinois, et interdit la religion chrétienne – la plupart du temps donnant lieu à des massacres, comme celui des vingt-six martyrs de Nagasaki. L’époque médiévale d’Edo se caractérise ainsi par une longue période de fermeture, à l’exception justement de Nagasaki qui tolérait, sur le minuscule ilot de Dejima, les seuls Hollandais. Les Japonais convertis, quant à eux, furent pourchassés. En 1865, près de deux cents ans plus tard, alors qu’on la croyait décimée et disparue, le père Petitjean redécouvre la communauté des chrétiens du Japon, qui s’était cachée tout ce temps dans le Kyushu et ses nombreuses îles, en particulier l’archipel des Goto.

            C’est dans l’espoir de rencontrer ses descendants que je me suis rendu tout d’abord à Nagasaki, ville certes nucléarisée mais aussi connue pour ses nombreuses églises, dont la cathédrale Oura. Je n’y trouvai personne… Le lendemain, je pris le bateau pour l’île de Fukue, la plus grande de l’archipel des Goto. A l’église éponyme de l’île, je ne trouvai personne non plus. Pas plus de chance quelques kilomètres plus loin, à Uragashira, petit hameau de quelques maisons et sa paroisse moderne. Si cachés ils avaient été, je décidai de me rendre à pieds au bout de l’île, au cap Dozaki, où se trouve l’église la plus ancienne de l’archipel, afin de trouver ces fameux chrétiens japonais. Deux heures de marche plus tard, au détour d’une petite route longeant la mer, j’aperçus enfin l’église de Dozaki, au fond de sa crique abritée, toute de brique, contrastant avec le paysage nippon et les plages alentours. J’y entrai : à part un musée, personne non plus. J’étais découragé. En sortant, j’entendis du reggae dans un petit bar attenant, à l’ombre des murs de l’enceinte sacrée. J’y entrai et trouvai une très vieille dame. Après avoir commandé un jus de melon – il faisait 34 degrés, avec un fort taux d’humidité – je lui demandai, à tout hasard, un peu désespéré, si elle était chrétienne. Elle me répondit directement, sans ambages, avec une franchise presque candide : « Oui ». Cette réponse toute simple m’a semblé alors comme descendue du ciel !

J’écris un livre sur les Japonais. J’aimerais beaucoup vous poser quelques questions en tant que descendante des chrétiens cachés de Kyushu. Est-ce que vous avez un peu de temps ?

            Oui, bien sûr. Mais vous savez, je ne suis pas d’ici. Je suis né et j’ai grandi à Oita-ken – l’un des départements de l’île de Kyushu, dont Fukue n’est qu’une petite île éloignée. Je ne suis venue ici qu’à mon mariage, alors je ne connais pas bien les histoires du passé.

En tant que chrétienne, à quoi ressemble votre vie ici, à Dozaki ? Vous vivez juste à côté de la plus vieille église de l’archipel…

            Oui, je m’y suis même mariée, à 21 ans. A l’époque, c’était très reculé. Il n’y avait pas d’électricité, pas d’eau courante, pas même la route que vous avez juste devant. Mon mari, qui était originaire d’ici – paix à son âme, il est mort à présent – utilisait son bateau pour circuler et rejoindre Fukue, plus loin, ou Nagasaki. L’eau et l’électricité ne sont arrivées qu’une dizaine d’années après moi – je devais avoir 30 ans, j’en ai 86 maintenant, c’était il y a presque soixante ans. A présent, il n’y a presque plus de chrétiens sur l’île. Vous savez, la plupart des gens sont très vieux, ils ont mon âge… On ne célèbre plus la messe qu’une fois par mois à l’église de Dozaki. Le prêtre vient d’Uragashira exprès. Nous ne sommes pas beaucoup à y assister. Le reste du temps, je fais deux petites prières par jour : une le matin, et une le soir – pas grand-chose, juste pour dire bonjour ou merci pour la journée. C’est que nous sommes tous pressés, on n’a pas le temps pour faire plus. Mais une petite pensée, c’est très bien, juste ce qu’il faut.

Les chrétiens du Japon sont longtemps restés cachés n’est-ce pas ? Est-ce que ça marque encore la façon dont vous priez ?

            Vous savez, je ne suis jamais allé à l’étranger. Je ne sais pas quelles sont les différences. Quand j’étais petite, j’allais au catéchisme tous les jours, après l’école, ça prenait beaucoup de temps ! Les jeunes n’ont plus le temps de faire ça de nos jours. L’église de Dozaki, quand elle a été construite, à l’époque – en 1908 – était encore marquée par le souci de se cacher, même si c’était après notre réhabilitation, sous Meiji : nous nous trouvons sur un cap, mais le bâtiment n’est ni visible depuis la mer, ni depuis la crique. Il faut bien le chercher, ou savoir où il est pour le voir de loin. Toutes les églises des Goto se trouvent en bord de mer, loin des communautés de l’intérieur, mais discrètement abritées des flux maritimes. C’est vraiment cultiver la marginalité – être sur le bord d’un archipel au bord de Kyushu au sud de l’île japonaise principale de Honshu… Pourtant, le gouvernement de Meiji a levé notre bannissement en 1873 !

Y a-t-il d’autres particularités des chrétiens cachés et du culte contemporain ?

            Je ne sais pas vraiment. C’est vrai que les étrangers s’étonnent souvent de certains détails : mettre une éponge au fond des bénitiers, remplacer parfois le Christ par des Japonais – l’église de Dozaki est consacrée au vingt-six martyrs de Nishizaki –,  déguiser les statues de la vierge Marie en divinité bouddhique… Mais si on nous interrogeait, à l’époque, il fallait bien trouver un moyen de cacher les références chrétiennes – et comme le culte de Kannon, la bosatsu de la miséricorde, est très répandu, transformer Marie en déesse bouddhiste fait plutôt sens sans trop trahir sa Foi – on dit d’ailleurs plutôt la sainte Marie ici, ou, plus courant encore, Kannon Maria. Ce qui compte, c’est ce que l’on pense à l’intérieur, pas ce que l’on montre.

L’intérieur qui prime sur l’extérieur, c’est pour cette raison par exemple que vous avez construit ce bar d’inspiration baba cool juste à côté de l’église ? C’est du reggae que l’on entend, non ? Ca jure un peu avec les lieux…

            C’est mon fils, Shirahama, qui a ouvert le bar. Quand mon mari est mort, il est revenu pour s’occuper de moi – mes jambes me font très mal. Je n’arrive plus à marcher longtemps, je ne peux plus me déplacer toute seule. Il est d’ailleurs en train de faire les courses, il ne va pas tarder à revenir. Il est très bricoleur : il fait tout tout seul. Il n’est pas très sensible à la religion non plus, mais peut-être qu’un jour… Même si c’est très reculé, on reçoit beaucoup de monde ici : de nombreux touristes viennent visiter l’église – des Coréens, des Américains, des Australiens, des Européens… L’endroit est devenu célèbre – retournement ironique de l’histoire pour des chrétiens cachés ! – et la fréquentation du bar est très internationale. Mon fils a marqué des choses en anglais un peu partout, mais je n’arrive pas à les lire et de toute façon, je ne parle pas la langue.

            Je lis, en effet : « Slow children », en référence sans doute au mouvement « slow life » qui a gagné les grandes villes japonaises après la catastrophe de Fukushima et alimente un retour des jeunes vers les espaces ruraux – on les appelle les I-turn. Un peu plus loin, je lis « I did it because I was told it was hard to do ». Autour, tout semble vintage, bricolé avec des matériaux de récupération, comme la vieille radio qui diffuse sa musique reggae entre les planches disjointes qui nous séparent de l’église et de la plage, juste derrière. Je demande à Madame Jitsuo si je peux la prendre en photo. Elle semble surprise et flattée, se recoiffe coquettement et remet son chapeau de paille, presque exactement au même endroit. Au moment où j’appuie sur le bouton de l’appareil, elle lève la main et me fait, à 86 ans, le signe « peace » avec son indexe et son majeur, le sourire timide et fatigué mais l’air paisible et amène.

11. Entretien – Coexister avec le risque permanent…

Entretien avec Monsieur et Madame ITOU, sinistrés par le typhon qui a frappé le département d’Oita la semaine dernière.

En arrivant à Yasuragi, auberge de jeunesse charmante et discrète au bord de la rivière Mikuma, je trouve la tenancière en panique. Une semaine plus tôt, un cyclone particulièrement puissant a fait de très gros dégâts dans la ville – Hita, petite bourgade historique de Kyushu. De très nombreuses habitations ont été inondées, voire détruites pour certaines, emportées par des coulées de boue ou les cours d’eau transformés en furieux torrents. Sur la route effectivement, j’ai vu des pants entiers de montagne affaissés, des troncs d’arbres déracinés laissés pêle-mêle par les flots jusque dans les fenêtres de premiers étages défoncés. La ville voisine de Haki, en particulier, semble avoir beaucoup souffert. Toujours est-il que dans de telles circonstances au caractère indéniablement exceptionnel, la tenancière de Yasuragi a donné ma chambre à un couple de personnes âgées dont la maison en bois a été sérieusement endommagée. Elle me demande, coupable, si j’acceptais d’en changer – je n’y vois aucune objection à dire vrai, d’autant que le logement de substitution qu’elle me propose est plus vaste et offre une vue magnifique sur la rivière qui, sept jours plus tôt, était venue dangereusement au raz des tatamis de la pièce, pourtant trois mètres au-dessus de son cours actuel… Je profite de cette « faveur » – bonne fortune serait égoïste – pour lui demander s’il me serait possible de rencontrer le couple de sinistrés. Elle me répond immédiatement qu’encore sous le choc, ces derniers semblent avoir besoin de parler – et de me les appeler immédiatement.

Entrent dans ma grande chambre japonaise un couple timide à qui je dois ce sur-classement d’(in)fortune : Monsieur Katsumi ITOU, la cinquantaine bien tassée, pas très grand, un peu gêné, et Madame Tsugumi ITOU, la soixantaine, les traits amènes mais tirés, souriant comme une enfant épuisée, portant dans ses bras Nana-chan, une très vieille chienne amoureusement affublée d’un nœud jaune coquet à chaque oreille. Je leur sors des coussins : ils refusent d’abord, puis se laissent convaincre. Monsieur ITOU prend la parole, en s’excusant. Sa femme ponctuera ses explications par de réguliers hochements de tête, ajoutant des précisions de temps-en-temps, refusant de lâcher une Nana-chan apathique, complètement désorientée – mais qui ne le serait pas ?

Monsieur ITOU me raconte alors que lorsque le typhon est venu, une semaine auparavant, il était au travail – quelque chose en rapport avec les vélos. Voyant les trombes d’eau qui se déversaient sur la ville, il a immédiatement voulu rejoindre sa femme restée toute seule avec leur petite chienne dans leur maison de bois, au nord de la ville, dans une campagne un peu à l’écart. Très vite néanmoins, les routes se sont avérées impraticables : aucun véhicule ne pouvait plus circuler. « C’est que Hita est une ville d’eau » confie-t-il. Il y a en effet des canaux et des rivières partout. Prenant son mal en patience, il a attendu la décrue – il a dû finalement passer toute la nuit dans sa voiture, à attendre que le typhon passe. Encore maintenant, une semaine après la catastrophe, la maison est inaccessible. De son côté, au même moment, Madame OTOU s’était réfugiée en hauteur, dans les étages du logis, avec Nana-chan tremblante de peur. Elle voyait l’eau monter, les ruisseaux alentours d’habitude si calmes et si clairs devenus de véritables coulées de boue emportant tout sur leur passage – voitures, arbres, murs, routes (même le pont ferroviaire s’est effondré cette nuit-là). Au petit matin, les secours, qui ont œuvré sans relâche y compris au plus fort de la tempête, l’ont hélitreuillée avec la petite chienne dans les bras – la plupart des voisins a été évacuée de la même façon à quelques heures d’intervalle.

Madame ITOU a ensuite pu rejoindre son mari. Elle n’avait toutefois rien pu emporter. Ils ne savaient pas où aller. Tous les hôtels et toutes les auberges leur fermaient leur porte car aucun n’acceptait les animaux – et il était hors de question pour eux d’abandonner Nana-chan, qui, à 14 ans, est assez malade (je trouve effectivement que les deux boules qu’elle a au ventre ont un aspect plutôt inquiétant). Ils ont ainsi passé trois jours interminables dans leur véhicule, y dormant la nuit, tandis qu’en journée Monsieur ITOU (comble de surréalisme) partait travailler comme ci de rien n’était et que sa femme allait se réfugier avec Nana-chan dans des lieux frais – la saison des pluies finie, la chaleur estivale est en effet suffocante à cette période. Ils ont mené ce quotidien épuisant et anxiogène jusqu’à ce que la tenancière de Yasuragi, elle aussi propriétaire d’un chien et tout à fait compréhensive quant à leur situation, leur offre son hospitalité – c’était il y a quatre jours de cela, et ils se sentaient un peu mieux, même si Madame ITOU avait souffert – ironie du sort – de rétention d’eau aux jambes à la suite de l’inconfort de leurs nuits passées dans leur voiture ; elle revenait tout juste de l’hôpital.

Je leur demande alors s’ils savent quand ils pourront rentrer dans leur logement. Ils prennent un air évasif et inquiet. La maison, apparemment, a subi de très gros dégâts. Ils ne savent pas si elle sera habitable à nouveau. Le lendemain, ils iront dans l’un des centres de réfugiés en attendant d’en savoir plus. Leur village, Tonomachi, est pour l’heure toujours fermé aux civils. L’armée est très active dans la reconstruction de la région. Il faut dire qu’avec les essais nucléaires de la Corée du Nord juste à côté, elle était déjà très visible depuis quelques mois, sans compter le grand séisme de Kumamoto, survenu un an plus tôt à la surprise générale – tout le monde l’attend désormais à Tokyo. Ce n’est pas la première fois qu’une telle catastrophe se produit, même si l’ampleur est inédite. Il y a quatre ans déjà, des pluies soudaines avaient provoqué d’importantes inondations. A l’époque néanmoins, Monsieur et Madame ITOU vivaient dans le centre de Hita, prêt de la gare. Encore avant, ils avaient passé plus de trente ans dans la région de Tokyo. C’est la catastrophe du 11 mars 2011 – le séisme gigantesque du Nord-Est, le tsunami puis l’accident nucléaire de Fukushima – qui les avait persuadé de déménager dans le sud, à Kyushu. Monsieur ITOU est originaire du département d’Oita, où se trouve Hita – Madame ITOU vient de Yamaguchi, le département de Honshu le plus proche de Kyushu.

Ils ne sont restés que trois ans dans le centre-ville, derrière la gare. Ils se sont ensuite installés dans leur maison actuelle, à Tonomachi, en pleine campagne, justement en raison de l’eau particulièrement pure qui s’écoule de la montagne surplombant le village – celle-là même qui a fini par leur glisser dessus. « L’air aussi y est très pur, et le matin, quand on se lève et que l’on fait coulisser les battants de bois et de papier des portes extérieurs – la maison est traditionnelle, elle a une véritable histoire – on entend les oiseaux chanter » confie Madame ITOU. Prenant son smart phone, elle me montre des photographies du jardin, comme si elle pouvait y retourner très bientôt, le visage illuminé : les fleurs au printemps, celles qu’elle a plantées et celles qui poussent sauvagement, la neige en hiver – les saisons sont très marquées à Hita – les arrangements qu’elle y fait à la façon d’ikebana vivants.

Je lui demande, un peu surpris, si elle compte y retourner. Elle me répond, toute aussi surprise, qu’elle ne veut pas vivre ailleurs. « Malgré les risques réguliers d’inondation, de typhon et de séismes ? ». Bien sûr, l’eau constitue un danger, mais c’est surtout une bénédiction que d’en avoir une d’aussi bonne qualité. Et puis, pas de sources chaudes sans tectonique, et des sources chaudes (les onsen), il y en a de très réputées dans le département. En japonais, il n’y a pas de mot pour dire le « risque ». La notion, virtuelle, n’existe pas – ce qui est un comble dans le pays le plus touché au monde par les événements naturels extrêmes ! La langue ne dit que les aléas ou leurs manifestations concrètes, comme une destruction, ou des dégâts (saigai)… Pour les Japonais, le risque n’est pas répulsif : rien n’est univoque, tout est ambivalent – bénéfique et funeste. L’eau est à la fois un bienfait et un danger, et on vit avec : c’est la coexistence – kyôsei. Et c’est en raison de cette coexistence avec le risque que Monsieur et Madame ITOU iront retourner à Tonomachi, dans leur maison de bois traditionnelle à moitié emportée par les flots, dès qu’ils en auront l’occasion – et pourront ainsi continuer de jouir de l’eau particulièrement pure qui coule de cette montagne qu’ils aiment tant.

 

10. Entretien – Être un jeune gay au Japon

Ka-kun, manager de Ageha, bar gay à Shinjuku Nichôme, Tokyo.

Alors que je me fraie un chemin dans la foule dense de Shinjuku, je tombe par hasard sur Ka-kun, le jeune gay à qui j’avais donné rendez-vous et que je devais retrouver quelques blocs plus loin, à l’entrée du sanctuaire shinto d’Hanazono. La chose m’amuse, d’autant que Shinjuku est certainement le quartier de Tokyo le plus fréquenté, en particulier à 19h30, lorsque la masse des cols blancs travaillant dans les gratte-ciels de l’Ouest se déverse dans les innombrables restaurants, karaokés et troquets de rue de l’Est. La probabilité de s’apercevoir avant d’arriver au torii du sanctuaire était bien mince.

J’avais choisi le sanctuaire de Hanazono pour plusieurs raisons : c’est un endroit calme, à l’écart de l’agitation fiévreuse de la rue, où l’on ne peut se manquer et que les véritables habitués de Shinjuku connaissent. Il a, en outre, pour le commerce qui m’y amenait, le double avantage de se trouver entre le quartier des restaurants de San-chôme (le troisième district) et le quartier gay de Ni-chôme (le deuxième district). Or, Ka-kun, qui n’accepte de me livrer son témoignage que sous couvert d’anonymat (il n’utilise d’ailleurs qu’un pseudonyme, comme la plupart des homosexuels de Tokyo), travaille à Ni-chôme, mais préfère me rencontrer en terrain neutre, à San-chôme. Je lui propose donc le restaurant familial, jeune et décontracté de Bikkuri Donki, littéralement « le Singe Surpris », à deux bâtiments avant Hanazono jinja. Il est ravi. En quelques instants, nous nous attablons, côté fumeur – Ka-kun enchaîne les cigarettes, laissant s’envoler soucis et stresse dans une colonne ininterrompue de fumée grise.

Il faut dire que la société japonaise est très ambivalente avec l’homosexualité. Certaines stars ouvertement gays jouissent d’une très grande popularité justement en raison de leur orientation sexuelle, souvent d’ailleurs leur transsexualité qui éveille fascination, curiosité et provoque tout à la fois rires et sarcasmes. A l’opposé, l’homosexualité des gens ordinaires est tue. Elle est chose honteuse, souvent associée à une maladie, une extravagance, ou une coupable déviance à la norme. La plupart des hommes gays sont mariés, mènent une double vie et viennent cacher leurs douteuses inclinations dans le quartier gay de Shinjuku Ni-chôme. Il en va de même pour les lesbiennes. Certes, les mœurs évoluent. L’arrondissement de Shibuya par exemple, bien qu’il ne puisse célébrer de mariage, établit des certificats officiels de concubinage pour les personnes de même sexe. De nombreuses associations de défense des droits homosexuels ont vu le jour, tout comme une (timide) gaypride. Pourtant, le chemin est encore long vers l’égalité des droits et la reconnaissance de cette communauté très discrète.

Ka-kun fait partie de ce monde flottant entre dissimulation diurne et liberté nocturne. C’est un jeune homme de 27 ans au visage rond et franchouillard, toujours souriant. A moitié dans la pègre, à moitié dans l’économie informelle, il travaille en tant que manager à AgeHa, l’un des très nombreux bars de Ni-chôme où viennent boire, chanter et raconter leurs soucis des gays de tout âge et de tout le Japon. C’est d’ailleurs là-bas que je l’avais rencontré pour la toute première fois, plus de cinq ans auparavant déjà, lorsqu’il venait de débarquer dans ce monde nouveau et qu’il n’était encore qu’un serveur débutant tout fraichement embauché par le gérant.

J’entre dans le vif du sujet : qui est-il ? D’où vient-il ? Comment s’est-il retrouvé à AgeHa ? Il me répond, visiblement heureux que l’on s’intéresse à lui pour autre chose que commander un shôchûlemon tea. Ses yeux en amandes pétillent encore un peu plus qu’à son habitude. Il est originaire de Kanagawa, un département limitrophe à celui de Tokyo. Il s’est toujours senti gay, mais n’a jamais osé en parler à son entourage ni même approfondir cet aspect de sa personnalité avant l’âge adulte. Ce n’est qu’à 22 ans qu’il décide de venir s’installer à Tokyo, et se met à chercher sur Internet des informations. C’est là qu’il tombe sur Ni-chôme, dont il avait déjà entendu parler, et surtout AgeHa. Il n’y a pas de raison particulière pour laquelle il a choisi de s’y rendre, sinon que c’était l’un des premiers bars gay référencés par Google (le gérant paie pour ça) et qu’il acceptait les jeunes – majeurs toutefois, bien entendu. Il s’y est donc rendu un soir, a rencontré mama-san, le gérant, qui lui a immédiatement proposé du travail. C’est à ce moment là, vers octobre 2012, que nous nous sommes rencontrés – je m’en souviens, quand les autres jeunes barmen nous ont présenté leur recrue toute fraîche, encore un peu timide. Il a bien changé, Ka-kun, en cinq ans : il est devenu manager en chef, et à présent c’est lui qui présente les nouveaux et gère les équipes, toujours avec chaleur et professionnalisme. On peut dire que son intégration dans le monde parallèle de Ni-chôme a été rapide.

Bien entendu, peu de proches connaissent sa vie nocturne. Sa famille n’en sait absolument rien, et seuls quelques amis de confiance ont été mis au courant. La plupart des clients ne connaissent pas son nom, et ne savent de lui que son pseudonyme : Ka-kun, Monsieur « Ka ». On ne sait pas trop ce que cela signifie : Monsieur « Voiture », Kâ-kun (long « â), ou Monsieur « K », comme dans Men-in-Black, Ka-kun (« a » court). Dans tous les cas, cela ne nous dit rien de lui, sinon qu’il souhaite protéger son intimité et son identité, comme la plupart des gays qui fréquentent le quartier. Rare sont ceux qui donnent leur véritable nom, et si par hasard cela arrive, c’est sans doute un étranger ou un hétérosexuel curieux venu faire un tour comme on vient à Paris découvrir le Marais.

Des hétérosexuels, il y en a de plus en plus à Ni-chôme me confie Ka-kun dans un nuage de fumée. D’une part, les gays sont de moins en moins nombreux à venir : les applications de rencontre Internet et smartphone ont rendu obsolète le lieu. On y vient pour s’amuser, mais plus tellement pour se rencontrer, et forcément la fréquentation baisse. A l’inverse, de plus-en-plus d’hétérosexuels viennent y faire leurs nomikai (beuveries entre collègues ou amis), ou cherchent à diversifier leurs expériences festives en tentant la prétendue « régressivité gay » de Shinjuku Ni-chôme – forme d’exotisme pour eux sans doute. Et puis, il y a le souci de la présence policière, les mesures prises par les autorités – comme interdire aux clients des bars et des boîtes-de-nuit de danser (quel régime empêche aux gens de danser ?). Bref, le pouvoir et la conformité viennent beaucoup ennuyer les gays et les empêcher de vivre tranquillement, et au final, l’endroit s’(hétéro)normalise. Ka-kun le déplore, je le comprends bien. Moi aussi, je le regrette.

Le côté positif de l’évolution de Ni-chôme, c’est qu’il s’ouvre davantage. Par exemple, encore impensable quelques années auparavant, il est autorisé de prendre des photos dans les rues et même parfois dans les établissements. L’hétéro-normativité légitime le droit à l’image. De la même façon, les étrangers sont de plus en plus nombreux à venir dans le quartier – souvent de façon frangeante toutefois, concentrés dans quelques clubs et bars bien visibles depuis les rues principales : ArtyFarty, Dragon Men, Advocado, essentiellement. Mais Ni-chôme, c’est surtout la plus grande concentration d’établissements gay au monde : plus de 350 dans un mouchoir de poche, souvent spécialisés par public (le bar des lesbiennes, des bears, des hommes murs, des minets, des fétichistes du cuir…). Tous les goûts et toutes les pratiques sont représentées, dissimulées dans un dédale étroit de ruelles, d’escaliers, de couloirs, de sous-sols ou d’entresols – une sorte de cour des miracles pour homosexuels hétéro le jour, gay la nuit.

AgeHa est un bar-karaoke situé au troisième étage d’un bâtiment brinquebalant dans une ruelle perpendiculaire à l’axe principal de Ni-chôme. Assez petit – quand on s’y serre, les soirs de grande affluence, on n’y rentre pas vingt personnes – ses serveurs sont tous jeunes, beaux, imberbes, androgynes. Ka-kun y mène la danse : c’est toujours lui qui salue avec la voix la plus forte les clients entrant. Le principe est de vous faire boire, et, pour ce faire, de vous mettre à l’aise en vous accompagnant au chant ou en vous parlant – on compte un serveur pour 3-4 clients maximum, face à vous, toujours souriant, simulant à moitié un profond intérêt à votre vie – et lorsque vous ne buvez pas assez, il trinque avec vous (à vos frais bien sûr). Mais tout le monde passe un bon moment, et les discussions très intimes s’enchaînent, sur vous, sur votre voisin, jamais sur les serveurs – quoique l’on finisse toujours par glaner quelques bribes éparses, les années passant. Je connais par exemple les jours de repos de Ka-kun : le mercredi et le dimanche. Le reste du temps, il travaille, de 19h du soir à 7h du matin, cinq jours sur sept. Ce n’est pas facile de vivre à rebours de la société. Mais il a quand même un petit copain me confie-t-il. Depuis plusieurs années. Je n’en apprendrais pas plus à ce sujet…

AgeHa a néanmoins changé me confie-t-il. Si autrefois c’était un bar d’habitués, où l’on ne pouvait entrer qu’introduit par un visage déjà connu (comme je l’avais été en mon temps), il est à présent beaucoup plus accessible. Il a sa propre page Web, et accepte tout le monde, tant qu’il reste de la place. On parle de « tobi komi » : les gens entrent au hasard, sont immédiatement pris en charge, s’installent, et boivent. Mais on traite quand même mieux les habitués ajoute Ka-kun. Les frais de table (on dit cover-fees) sont de 3 000 yens pour les inconnus, et 2 000 yens pour les clients réguliers. D’ailleurs, Ka-kun n’aurait jamais accepté que je l’interviewe si je n’avais pas fait partie du cercle des 2 000 yens. Mais il m’aime bien, dit-il dans un éclat de rire – personne ne saura jamais s’il le pense vraiment, ou s’il continue son entreprise de fidélisation d’une clientèle de plus en plus rare.

9. Entretien – Être une femme divorcée auto-entrepreneuse au Japon

SUZUKI Nana, propriétaire du bar Cha-Neko, à Fujinomori, Kyoto.

Prenant le train depuis la gare centrale de Kyoto en direction de l’ancienne Nara, vous trouverez, une fois descendu à Fujinomori, sur votre droite, juste après la voie ferrée mais avant le pont enjambant un canal endormi, la minuscule et discrète devanture d’un bar étrange entièrement consacré à l’alcool japonais et à l’univers des chats : le Cha-Neko – prononcer « tcha-néko », littéralement, « le chat brun ». Faites coulisser la porte de bois léger, relevez le pan en lin qui indique au chaland l’ouverture de l’établissement, et pénétrez dans la taverne de Nana-san, étroite, basse, tout en longueur, encombrée d’un bric-à-brac vintage à l’effigie exclusive des matous en tout genre – vinyles et tourne-disques en plastique burinés par le dernier demi-siècle, céramiques, statuettes, posters, photographies, et, bien sûr, bouteilles d’alcool pêle-mêle. La tenancière, debout derrière son comptoir, vous saluera alors de son « irrashaimase – bienvenue ! » chaleureux : il s’agit de Nana, femme d’une cinquantaine d’années au parcours rocambolesque, au visage étiré, parfois un peu fatigué, mais au sourire malicieux et vif.

Nana-san n’est pas originaire de Kyoto. Elle est née et a passé les trois premières années de sa vie à Higashi Nadaku, à Kobe – dans le Kansai toutefois, qui réunit aux deux métropoles celle d’Osaka dans une immense conurbation de dix-sept millions d’habitants (deux fois moins que celle de Tokyo, une province japonaise en somme). Elle est ensuite partie pour Osaka lorsque ses parents ont quitté leur petit appartement pour aller y acheter un pavillon de banlieue typique. Elle y est restée jusqu’à son brevet des collèges. Sa mère, ensuite, soucieuse de l’indépendance de sa fille unique, l’a envoyée en pension dans un lycée de Kyoto : elle pensait alors que Nana y gagnerait en force de caractère pour la préparer à affronter une société compétitive où être une femme ne lui semblait pas constituer un avantage. Nana-san en aura gardé effectivement un profond attachement à sa liberté. Après l’obtention de son baccalauréat, elle est entrée dans le collège des Beaux-Arts de Kyoto, la très célèbre Tandaï, où elle y a appris le hanga – la lithographie.

Elle n’était pas très douée pour le dessin, mais excellait dans l’artisanat. Une fois son diplôme obtenu, elle a cherché à intégrer un atelier – au contraire de l’Occident, art et artisanat n’ont pas véritablement bifurqué dans des directions opposées au Japon. Elle a rejoint une entreprise qui fabriquait des accessoires en argent, et y a tenu un an – un enfer : patron tyrannique, collègues antipathiques… Elle est partie. S’en est suivi un an et demi de petits boulots au jour le jour, ce que les Japonais appellent les freetâ, pour « free timers », ceux qui ont « du temps libre » (ou, pour le dire plus honnêtement : les précaires en-dehors du système dominant de l’emploi à vie). C’est à cette occasion qu’elle est partie trois mois aux Etats-Unis, puisant dans les réserves financières accumulées pendant sa période de salariée surexploitée : elle a choisi Long Beach, en Californie, où elle avait des amis. « Je voulais voir à quoi ressemblait un pays anglophone » confie-t-elle, comme une semi-excuse.

A son retour, elle a trouvé du travail dans un grand magasin – un hyakkaten – de Kyoto, puis a rejoint une petite entreprise de fabrique de T-shirt et de vêtement en tant que designer. C’était à l’époque de la Bulle, durant les années 1980, et tout allait bien économiquement parlant. On pensait alors que le Japon allait dépasser les USA, après avoir rattrapé les pays européens. Elle est devenue chief designer, son entreprise a multiplié son chiffre d’affaire par cinq en cinq ans, et elle a déposé sa propre ligne de mode. Tout allait tellement bien qu’un jour, elle est partie en free lance, trop occupée entre sa marque personnelle de vêtements et la vente sur Internet de T-shirt importés dont les prix oscillaient entre 200 et 500 euros pièce. Puis tout s’est détérioré très vite. La Bulle économique s’est dégonflée brutalement en 1991, des banques ont fait faillite, le Japon est entré en récession, Nana-san et son commerce florissant avec. En quelques mois, il ne restait plus rien. Les vêtements européens ou les créations hors de prix de designers méconnus ne trouvaient plus preneurs, les clients avaient disparu, la situation est devenue intenable. Nana-san est retournée voir son ancien employeur : les choses n’allaient pas bien du tout là-bas non plus. Deux ans de traversée du désert, et un jour, le coup du destin : l’appel soudain d’un ami de vingt ans qui n’avait pas donné signe de vie depuis plusieurs années – un agent immobilier.

Il lui dit de venir le rejoindre dans un petit restaurant d’udon (grosses pâtes de blé), situé non loin de là où Nana-san vivait, entre une voie ferrée et un canal, à la sortie de la gare de Fujinomori, sur la ligne menant à l’antique Nara. Elle y est allée. Les udons étaient délicieux. Son ami lui dit : le tenancier prend sa retraite, l’établissement a besoin d’un repreneur. Il avait pensé à Nana. Cette dernière, sous le charme des lieux, accepte tout de suite : ce ne sera plus un restaurant, ce sera Cha-neko – et un endroit à l’image de Nana, son incroyable souplesse, son indépendance et sa persévérance à toute épreuve – un établissement chaleureux où les travailleurs fatigués de leur journée peuvent, de 18h à 23h, et parfois plus, se détendre le temps d’un repas léger copieusement arrosé de saké japonais bon marché. Et Nana-san de conclure le long récit de sa vie précédent Cha-Neko : « Cet appel, cet ami, ce bar, c’était le destin ! ».

Rien ne vous prédestinait donc à ouvrir un bar, Nana-san. Vos études, vos compétences, votre vie… pourquoi avoir eu envie de créer Cha-Neko à ce moment-là ?

C’était il y a deux ans à présent. J’ai voulu ouvrir un établissement qui me ressemble, dans lequel, en tant que cliente, j’aurais aimé passer du temps. J’aime l’alcool, j’aime les chats, j’en ai deux bruns à la maison d’ailleurs. Cha-Neko n’est pas un « neko-cafe », ces établissements où l’on peut caresser des chats qui passent toute la journée à se prélasser. C’est véritablement une taverne, à l’effigie des chats bruns. A l’entrée se trouve d’ailleurs le maneki-neko, le chat porte-bonheur qui assure la fortune des commerces en attirant les chalands. Par ailleurs, je n’ai jamais aimé les établissements trop huppés, excessivement chers. Ici, tout est bon marché : les prix sont affichés sur le mur, derrière moi. Rien n’y dépasse 500 ou 600 yens (4 ou 5 euros), et en moyenne tout coûte plutôt 200-300 yens.

C’est un peu entre le bar et l’izakaya – la taverne traditionnelle japonaise où l’on mange pour éponger ce que l’on boit.

C’est le principe en effet. Dans les izakaya, je trouve que les gens sont trop cloisonnés, regroupés par tablées. Ils ne se parlent pas vraiment, en dehors des groupes avec lesquels ils sont venus. Dans les bars au contraire, on peut plus facilement discuter avec des inconnus. En revanche, on y mange rarement. J’ai donc décidé de mélanger les avantages des deux : c’est la raison pour laquelle, plutôt que des tables, j’ai opté pour un grand comptoir en « L », où les clients peuvent me parler mais aussi échanger entre eux. C’est beaucoup plus convivial. Il y a aussi un canapé avec une guitare pour ceux qui voudraient improviser une chanson. Et quand il y a trop de monde, l’entrée est prévue pour boire debout – ici, on appelle cela « tachinomi », littéralement « être debout et boire ». C’est beaucoup plus décontracté.

Qui vient exactement boire à Cha-neko ?

Ce sont surtout des habitués, mais parfois des inconnus viennent, la plupart du temps attirés par les commentaires que les gens laissent sur les blogs ou les sites de référencement des bars de la région. Les retours sont toujours très positifs, les clients s’amusent beaucoup, tout le monde passe de très bons moments. Il en vient de tout le Japon, de Kyushu, du Kantô, même de l’étranger parfois ! Les gens apprécient l’ambiance, ainsi que le style très japonais. J’ai ouvert le bar juste avant le début du « neko-boom », la folie médiatique des chats. En comparaison avec d’autres bars, les chats et la proximité de la gare font que Cha-neko est très populaire auprès des femmes, en particulier les jeunes femmes. Des hommes aussi viennent, bien sûr ! Ils sont même majoritaires, la plupart du temps.

Gérer un bar, au quotidien, cela demande beaucoup de temps. Comment se passe votre journée ? Avez-vous des moments de liberté pour faire autre chose ?

J’ouvre tous les jours à 18h, sauf les lundis. Le premier mois, je suis restée ouverte sans interruption, et j’ai remarqué que c’était les lundis où les clients venaient le moins. Je ferme ensuite à 23h, mais la plupart du temps les clients restent, parfois jusqu’à plus d’une heure du matin. Les préparatifs me prennent une à deux heures par jour, vers 16h ou 17h : ranger, faire le ménage, préparer certains plats un peu longs, faire les courses – parfois loin, pour trouver les meilleurs produits à moindre coût. Je passe aussi une heure après le service pour mettre de l’ordre avant de partir. Ensuite, je vais manger, à 1h ou 2h du matin. Quand des clients sont encore là, ils viennent avec moi dîner dans des restaurants de nuit, comme l’okonomiyaki-ya juste en face.

C’est un rythme de vie très particulier… Pensez-vous le mener dans dix ans encore ?

Plus tard, j’aimerais aller vivre à l’étranger. J’avais pensé à Bali en Indonésie. Quand Sui, mon fils unique, était petit, il avait un ami qui est parti y vivre. Nous y sommes allés deux semaines. Mais finalement, ce sera sans doute ailleurs…

Alors qu’il n’est que 17h45 et que le bar n’est pas encore ouvert, un client entre et interrompt l’entretien. Malgré les protestations (gentilles) de Nana-san, il reste, intrigué. S’en est suivi plus d’une trentaine d’autres, arrivant petit à petit dans un bar de plus en plus étroit. A minuit, on pouvait entendre l’informe brouhaha jusque de l’autre côté de la gare. Après quelques clichés, je laisse derrière moi un Cha-neko bien joyeux, entre son canal et sa ligne ferroviaire, et rejoins la maison de l’ancien mari de Nana-san. Ah, je ne l’avais pas dit ? Nana-san est une femme divorcée depuis deux ans – les divorces sont encore une chose plutôt rare et mal vue. Mais ici, tout le monde s’en fiche, et l’événement n’aura pas empêché cette femme forte et indépendante de réussir le pari risqué que le destin lui aura présenté deux ans plus tôt sous la forme d’un vieil agent immobilier.

 

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑